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The Amusement Park : Le crépuscule des vivants

Il fut un temps où, derrière les hectolitres de sang et de bave déversés, la figure du zombie véhiculait toute une saine réflexion politique et sociale. En 1968, George A. Romero devint son porte-drapeau. Il sut travailler les codes du genre et du spectacle, y greffer ses propres marottes et expérimentations, et proposer un cinéma fantastique doté d’un surplus d’âme et d’intelligence. Sa disparition en 2017 marqua considérablement la communauté fantastique. Quelques semaines avant cette triste date, son épouse Suzanne Romero, découvrit en fouillant des archives l’existence d’un film perdu du géant américain : The Amusement Park (1973). Elle lança alors la « George A. Romero Foundation » afin de célébrer sa mémoire et restaurer le film pour l’occasion. Une annonce qui agita sismiquement la stratosphère des amateurs de genre, dont le seul réflexe, telle une cohorte de zombies avides, fut d’éructer à l’unisson : “Je veux le voir !”.

Suite à la redécouverte du film, les détails se précisent et les fans voguent de surprise en frayeur. Tourné avec peu d’argent, en 16mm, entre deux longs-métrages plus personnels, l’expérimental et transgressif Season of The Witch et l’obsédant The Crazies (en VF : La Nuit des fous vivants), The Amusement Park n’a rien d’un film de zombies ou de genre. C’est une commande d’un organisme religieux luthérien qui veut alerter sur la précarité et les difficultés d’insertion des personnes âgées dans la société moderne. De prime abord, faire appel à Romero peut surprendre, mais au final, la dimension choc qu’un réalisateur d’horreur peut amener sur un tel projet rend la décision cohérente. Cependant, le film fut finalement rejeté, car le résultat fut jugé trop choquant et désespéré… Et si Romero avait encore une fois atteint son but, même en se frottant à la structure étriquée du film de prévention ? Et s’il avait accouché d’un nouveau grand film de terreur, mais cette fois-ci bien réelle ?

© D. R.

The Amusement Park suit les péripéties d’un vieil homme (Lincoln Maazel, vu plus tard dans Martin, 1977), qui déambule dans un parc d’attractions pendant toute une journée. Au départ, emballé par les milles et un plaisirs promis et prodigués, il déchante vite et se heurte à une dure réalité. Certaines activités lui sont interdites ou incompatibles avec le peu de ressources qu’il possède. Plusieurs plaisirs lui sont refusés ou inaccessibles pour son grand âge. Il réalise que les personnes âgées comme lui sont constamment mises de côté, méprisées, violentées, voire même agressées et volées. Surtout, elles ne bénéficient d’aucune compréhension et entraide du reste du public qui ne leur prête même plus attention. La prise de conscience est violente, la déchéance, totale. Le costume blanc virginal de notre vieil homme se couvre de boue et de sang, son visage se creuse, il est meurtri, recouvert d’ecchymoses. Au détour d’une grande roue ou d’un mouvement de foule, il croise même la Mort qui rôde, personnifiée dans un costume de foire. C’en est trop ! A bout de force, rejeté par tous, il se réfugie dans une antichambre mentale, pièce entièrement vide et blanche, où il croisera son double ragaillardi prêt à en découdre pour un nouveau tour de piste. Le vieil homme est piégé dans un éternel cauchemar, une chute infinie.

La métaphore est belle et maîtrisée. Le parc d’attractions se fait réceptacle de tout ce qui constitue la vie, un flot continu de joies et de déchirements qui jaillit sans jamais pouvoir l’endiguer, ni en prendre totalement la mesure. L’existence est comme ce Grand Huit en perpétuel mouvement, difficile à arrêter, lancé à mille à l’heure, jusqu’à l’épuisement total. Les différentes attractions convoquent tour à tour les systèmes contraignants de santé, de restauration, de transports et de loisirs de la société moderne qui culpabilise et déshumanise. On s’endette pour posséder le billet d’entrée à l’attraction du moment, on marche sur son voisin pour y accéder le premier. On parade bêtement car on possède plus de ressources ou plus de prestige que les autres, mais finalement, on semble aussi seul que tout le monde. Au milieu de cette marche forcenée, les personnes âgées, moins alertes, plus démunies, rechignent à prendre le “train” en marche. Rien n’est fait pour les aider, elles semblent esseulées, délaissées au bord du chemin. Et si malgré tout elles réussissent enfin à monter à bord, elles sont effrayées et se referment sur elles-mêmes, pour échapper à cette folie qui fait fi de tout sentiment.

© D. R.

Malgré sa courte durée, The Amusement Park gagnerait presque à couper son introduction et sa conclusion desservies par un dispositif de commentaire face caméra un peu trop explicatif. La métaphore filée est si claire, et effroyable en soi, qu’elle n’a aucun besoin de ces notes d’intention filmées, menus restes de sa forme pédagogique. Ce défaut anecdotique oublié, une pensée prend forme dès l’entame du film : George A. Romero a une conscience morale et sociale de tout premier plan. Il a compris la mécanique propre aux histoires effrayantes et ce qu’elles permettent d’interroger sur l’être humain. À une époque où les problématiques propres à la vieillesse ne semblaient pas vraiment traitées, ni explorées, il questionne frontalement la responsabilité de chacun et délivre un constat glaçant. La solitude et la déliquescence des personnes âgées et des plus démunis y apparaissent sans fard, accélérées par le désintérêt d’un entourage plus jeune, plus actif, non concerné. Le film effraie à plus d’un titre et nous place directement dans la peau de ce vieil homme qui se détache progressivement de toute vie, tout espoir. Il est possible que certaines images de The Amusement Park remontent à la surface la prochaine fois que l’on ne cède pas sa place dans le bus à un vieux monsieur fatigué, que l’on ne donne pas le bras à une vieille dame pour traverser une rue très fréquentée, ou que l’on n’entame pas la discussion avec une personne âgée en attente d’une simple réponse. Et il est fortement probable que ces images nous couvrent de honte. Remercions Romero d’investir ce champ de réflexion. Et remercions-le de prouver encore une fois, si cela devait à nouveau l’être, que le cinéma de genre et de l’effroi peut considérablement faire avancer notre regard sur le monde. 

Réalisé par George A. Romero. Avec Lincoln Maazel, Harry Albacker, Phyllis Casterwiler, Michael Gornick… Etats-Unis. 53 min. Genre : Terreur bien réelle. Distributeur : Potemkine. Date de sortie d’origine : 1973. Ressortie le 2 juin 2021.

Crédits Photo : © D. R.

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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