Films

D’Agata – Limite(s) : La parole de l’image


Avec son documentaire D’Agata – Limite(s), Franck Landron brosse le portrait atypique d’un photographe transgressif. Une œuvre hybride fascinante, à l’image de son sujet, et qui questionne la démarche créative.

Les premières minutes du documentaire nous plongent dans des eaux inconnues, avec comme fond sonore le moteur d’un bateau. C’est une invitation au voyage que nous propose le réalisateur. Franck Landron s’intéresse à l’Art, questionne l’origine de la création. Ces interrogations sont le point de départ de sa collaboration avec Antoine d’Agata pour D’Agata – Limite(s). Le photographe marseillais, héritier de Nan Goldin et de Larry Clark, est la matière qui lui servira d’appui pour répondre à ses questions. Le réalisateur adopte alors un point de vue riche et sourcé qui lui permet de déployer diverses facettes de l’artiste transgressif et de questionner la notion de limite, plurielle et polysémique.

La limite consiste en une ligne, qui marque le début ou la fin, dans le temps ou dans l’espace. C’est une notion inhérente au travail du photographe, dans la mesure où il cherche sans cesse à la dépasser. Avec une structure non linéaire qui mêle divers documents, Franck Landron explore la polysémie de la limite et réussit à donner un aperçu tout à la fois exhaustif et nébuleux de l’œuvre du photographe. D’Agata, avec son approche empirique de la photographie, va plus loin que la simple captation du cliché, il plonge dans son sujet pour le photographier avec une véritable subjectivité. Le photographe retranscrit le mouvement, la vie, puisqu’il se met lui-même en scène avec les femmes avec lesquelles il a des rapports sexuels. Landron, avec la même énergie que le photographe, fait corps avec son sujet, qu’il suit et accompagne pendant 6 ans.

Avec une stratégie de dévoilement par touches, Landron donne à voir les diverses facettes d’un artiste polymorphe et pétri de paradoxes, « tendre et féroce ». Cet oracle au gros œil borgne (perdu à cause d’une grenade lacrymogène) se découvre sans sombrer dans l’exhibitionnisme. Lui-même à la marge, évoluant dans une société souterraine, il dévoile frontalement son addiction à l’héroïne, avec lucidité. Des addictions et une noirceur qui nourrissent son art, qui le rapprochent d’une histoire picturale et littéraire : Bosch, Bataille et Artaud. Landron recoupe divers témoignages de collaborateurs et de connaissances de l’artiste, qui tous convergent vers une même idée, celle du son qui sort de l’image, des « images qui parlent » pour lui. Une image en mouvement, sonore, qu’il s’évertuera à rendre palpable avec une matière rouge épaisse qui rappelle le sang. Admirateur de Bacon, d’Agata prolonge son œuvre avec des photos qui crient, pas si éloignées du portrait du Pape Innocent X du peintre anglais, ou même du Cri de Munch.

Le réalisateur crée lui aussi un objet hybride loin des schémas traditionnels du documentaire dédié à une personnalité. Landron considère ce travail de recherche comme son « rosebud ». A la manière du journaliste de Citizen Kane, il cherche au-delà du simple portrait à trouver l’origine de la création artistique. Se succèdent différents régimes d’images : captations d’expositions, témoignages, images de d’Agata lui-même. Le réalisateur travaille la matière, cherche à retranscrire le temps de l’expérience, grâce au flou ou au ralenti. La dissociation de l’image et les effets visuels donnent lieu à des instants suspendus. Les plans se perdent dans les méandres des souvenirs du photographe tourmenté. Sur l’écran, des phrases rouges défilent régulièrement comme autant de palpitations dans le questionnement frénétique de Franck Landron.

L’art est plastique, mais il est aussi politique. La notion de limite transcrit en effet le « degré extrême de ce qui est acceptable ». En ce sens, d’Agata questionne les différentes formes de violence qui sont infligées aux populations. « Supermarchés » sexuels, violence géographique qui fait disparaître les hommes les plus démunis, anonymat des migrants photographiés de dos en mouvement. D’Agata fait au lieu de montrer, avec l’envie d’épuiser son sujet quitte à s’y abîmer.

Le voyage est réussi, Franck Landron parvient à dépasser le point de vue biographique pour donner lieu à une véritable réflexion, il porte la photographie à l’écran dans une approche dynamique. Et il nous donne envie de nous rendre au musée !

Réalisé par Franck Landron. France. 1h19. Genre : Documentaire. Interdit aux moins de 12 ans. Distributeur : Cinéma Saint-André-des-Arts. Sortie le 27 mars 2019.

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