Doctor Who by Les Ecrans Terrbles
Séries

Doctor Who : que quelqu’un appelle un (script-)docteur !

En janvier 2016, la BBC annonçait que Steven Moffat, aux commandes de Doctor Who depuis six ans, allait laisser la place de showrunner à un nouveau venu : Chris Chibnall. Moffat sortait d’une période assez terne. La saison 10, particulièrement, tournait à vide. À l’occasion son arrivée sur France 4 ce dimanche 13 janvier, on fait le point sur cette saison 11, malheureusement pas à la hauteur des espérances.

Après le départ de Russel T. Davies, qui avait ressuscité la série après un hiatus de seize ans, Moffat avait réussi à rebooster Doctor Who avec des intrigues plus adultes et complexes, avant de partir par la petite porte, trop occupé à peaufiner la fin de Sherlock pour rendre son dernier tour de piste mémorable. La saison 11 se devait donc de relancer la machine. Nouveau Docteur, nouveau showrunner ! Pour accompagner Jodie Whittaker, première interprète féminine du Docteur, déjà en plein bashing avant même la diffusion d’un seul épisode, il fallait une saison solide. Chris Chibnall, en pleine hype après la fin de Broadchurch, semblait avoir les épaules. De Broadchurch, on a adoré la dignité, la beauté de ses personnages, la grande sensibilité avec laquelle ces histoires très dures, de meurtre d’enfants ou de viol, ont été traitées. L’approche de Chibnall, plus délicate, allait forcément trancher avec le sensationnalisme spectaculaire de Moffat. Tant mieux, la série avait besoin d’une nouvelle vision, d’une nouvelle identité. Pour de nombreux fans, malheureusement, le contrat n’a pas été suffisamment rempli.

Doctor Who by Les Ecrans Terribles
Episode Demons of the Punjab – La partition des Indes vue par Doctor Who ©BBC

Les choses avaient pourtant bien commencé, avec un season premiere tout à fait efficace, léger et rythmé, qui reprenait les codes de la série tout en lui donnant une tonalité plus adulte et un visuel plus élégant. La saison démarrait donc de manière encourageante. Mais Chibnall et Whittaker n’auront pas réussi à relever le défi sur la saison complète. Par le passé, Doctor Who avait su nous séduire par son ambition un peu folle, ses mystères parfois un peu grossiers (l’énigme Bad Wolf de la saison 1, l’omniprésence du politicien Harold Saxon en saison 3) et ses arcs narratifs plus développés. À l’image des saisons 5 à 7 supervisées par Moffat, qui tiraient inévitablement vers la mort du Docteur tout en jonglant de manière habile avec River Song, voyageuse dans le temps à l’identité secrète. Bref, Doctor Who savait malmener nos nerfs et nos attentes, nous attraper et jouer avec nous comme des pantins. La saison 10, déjà, semblait baisser les bras. Que Chris Chibnall ne tente même pas d’établir le moindre fil rouge a été un contrecoup brutal.

 

Docteur Mouais

Doctor Who a toujours eu un niveau fluctuant. Chaque saison comporte des petits bijoux et des déconvenues nauséabondes. La saison d’intronisation de Chibnall et Whittaker est au contraire d’une stabilité surprenante. Aucun échec véritable, aucune bouse programmée. Mais malheureusement, aucun trait de génie non plus. Le showrunner avait annoncé longtemps à l’avance que sa saison serait constituée de stand alones. Des épisodes à intrigues bouclées qui se suffisent à eux-mêmes. Une annonce déjà surprenante, la série ayant tiré ses meilleures heures de ses épisodes doubles (voire triples) qui développaient leurs intrigues deux heures durant. Le scénariste a tenu parole. Cette année, nous sommes allés à Sheffield en 2018, en Amérique ségrégationniste, en Inde, dans l’Angleterre de King James ou dans les entrepôts gigantesques d’un simili-Amazon intergalactique. Des épisodes toujours intrigants, mais rarement enivrants. Chibnall et ses scénaristes ont été prudents. Chacune de leurs intrigues est contrôlée, rien ne déborde. Les histoires suivent leurs petits chemins, sans génie ni faute de goût. De Doctor Who, on aimait la folie, l’inventivité, les longs monologues, les crises mondiales (ou de l’univers entier), les tempéraments flamboyants. On aimait les remises en question, les introspections et les pertes de contrôle du Docteur. Le Doctor Who de Chibnall se la joue pépère et ne nous inclut plus. C’est un spectacle qui se déroule devant nous mais ne nous parle que très rarement.

Doctor Who by Les Ecrans Terrbles
Episode It takes you away – Doctor Who affine son visuel plus adulte, plus élégant © BBC

Pourtant, Chris Chibnall a su prouver, via les trois saisons de Broadchurch, qu’il savait tisser une intrigue fluide et passionnante, et construire des personnages forts et incroyablement touchants. C’est peut-être là que cette saison déçoit le plus. Les anciens se souviennent avec émotion de Rose et Jackie Tyler, de Donna Noble, d’Amy et Rory Pond. Des compagnons aux caractères très différents mais très appuyés. Davies et Moffat savaient leur laisser de la place, et nous donner le temps de tomber amoureux de chacun d’entre eux. En entourant le nouveau Docteur de trois compagnons d’entrée de jeu, Chibnall finit par tous les étouffer. Amy, Clara, Donna et les autres étaient tous exceptionnels à leur manière. Ils nous épataient, nous faisaient vibrer. On avait peur pour eux, parce que (presque) tout pouvait arriver. Les happy end de Doctor Who sont rares. S’adapter à un nouveau Docteur prend du temps. L’attachement au précédent est tellement fort qu’on ne se fait pas tout de suite au nouvel interprète. Jodie Whittaker a fait un travail formidable et s’est vite imposée comme un Docteur lumineux, bien moins grincheux que son prédécesseur. Peu sûre d’elle (c’est une première !), très débrouillarde, assez dépendante de son entourage, elle campe un Docteur immédiatement attachant qu’on a déjà hâte de retrouver. Ses compagnons, en revanche, ne parviennent pas à se trouver. La faute à un manque de place : en se marchant sur les pieds, ils s’empêchent d’exister.

 

Someone call the Doctor !

Cette saison n’est pourtant pas à jeter. Le Docteur est réussi, le visuel est incroyablement travaillé, le potentiel est bel et bien là. Il n’est juste pas correctement exploité. Sans surprise, Chris Chibnall se débrouille bien mieux lorsqu’il se focalise sur l’humain que sur ses éléments de science-fiction. De cette saison, on retiendra principalement les focus sur Rosa Parks (Rosa), qui confronte deux personnages afro-américains ou d’origine pakistanaise à la ségrégation des années 1960, et celui sur la partition des Indes (Demons of the Punjab), tous deux bien plus sensibles et touchants que ceux traitant d’invasions d’araignées géantes ou de dimensions miroirs. On aurait simplement aimé plus d’audace, plus d’énergie. Que le Docteur se retrouve impliquée émotionnellement afin que le spectateur puisse l’être à son tour. Le manque d’émotion de cette saison est invraisemblable. La série a toujours su malmener son héros, le pousser dans ses retranchements, lui faire violence. On ne s’identifie jamais mieux au Docteur que lorsqu’il perd les pédales, panique, part dans une colère noire. En se la jouant easy peasy, en n’impliquant jamais le Docteur personnellement, la première saison de l’ère Chibnall se coupe d’un élément essentiel de la série : l’émotion brute, quasi-dévastatrice, qui n’a pas peur d’en faire trop. Rien d’irrattrapable, en soi. Rien de grave, non plus. Reste juste une légère déception de découvrir une version édulcorée quoique très bien emballée de la série qui nous a tant fait vibrer des années durant.

Doctor Who, saison 11. 10 x 50 min + 1 x 60 min.
Diffusion en VF sur France 4 à partir du dimanche 13 janvier.

En Une : Le Docteur à la rescousse des sorcières sous le règne de King James dans The Witchfinders © BBC

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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