Cinéma

Eyes Wide Shut

Edito juin 2020

Enfin il se passe quelque chose de politique!”. C’est ainsi, dans les pages de Libération, qu’Adèle Haenel se remémore sa réaction à la prise de la parole d’Aïssa Maïga lors de la dernière cérémonie des César. Quatre mois plus tard, alors que la France se mobilise autour de la question des violences policières et du racisme endémique qui la ronge depuis des années, le monde du cinéma tente encore tant bien que mal de panser les plaies dues à la pandémie et au confinement et reste encore largement muet sur la question du racisme. Pas concernée l’Exception Culturelle?

Quel enfer pour écrire cet édito. Il tourne dans tous les sens dans ma tête et dans mon ventre depuis la manifestation du 2 juin dernier. Aïssa Maïga et Adèle Haenel, figures de la résistance face à l’Empire du cinéma français, étaient présentes aux côtés d’Assa Traoré. Camélia Jordana aussi. D’ailleurs plutôt fidèle à elle-même, cette dernière s’est déplacée aussi au rassemblement du 9 juin, organisé par SOS Racisme, figure historique de la récupération d’Etat. Mais on n’est pas là pour compter les points. Et puis la pauvreté des réactions du gratin appelle à la mansuétude. On a vu Ladj Ly prêter son image et offrir un partenariat avec son école de cinéma pour concevoir avec JR un monument hommage à George Floyd et Adama Traoré. On a lu avec émotion la tribune d’Omar Sy, qu’on aurait tort de trouver lisse et qui, on l’espère, en a contrariée plus d’un. Mais on en attendait plus. Avant de décider de ne plus en attendre rien.

Mon premier réflexe était d’écrire quelque chose de pédagogique et fouillé, de sérieux. Et puis je me suis rappelée que le tout premier article que j’ai écrit il y a trois ans était déjà motivé par un sentiment de malaise autour de ce qui est encore appelé la “diversité”. Je l’avais baptisé “La diversité culturelle est-elle assez chic pour le cinéma français?”. En le relisant, je perçois l’application que j’y ai mise à l’époque, je repère aussi quand j’en ai trop fait pour essayer d’être percutante sans aliéner ceux que le sujet rebute d’office. Mais la patience est tarie, terminées les révérences. Tant pis si la chèvre et le chou ne sont pas copains, on n’a plus huit ans.

On m’a rappelé récemment que le cinéma était une célébration de la vie et un défi joyeux lancé à la mort. Quelque part en cours de route, entre la réécriture de l’histoire par les hommes déterminés à monopoliser le statut stérile de génie et l’interdiction historique des populations colonisées à se filmer elles-mêmes, cet élan de joie a disparu. Il a laissé place à un jeu sinistre de data analyst de l’esthétique et d’archiviste du bon goût avec option affichage permanent de supériorité intellectuelle. Le cinéma français vit sous un régime de terreur mentale. Il est conformiste et complaisant. Et quitte à dire les choses, oui, les rumeurs sont vraies. Non seulement c’est très souvent raciste – et sexiste – mais en plus c’est aussi souvent très chiant. Pourquoi s’infliger ça? On n’aurait pas qu’une vie nous autres ? Et je ne parle pas spécialement des grosses comédies démago comme on les aime. On s’y attacherait presque à celles-là. Elles ont le mérite d’annoncer le programme sur l’affiche, elles. Non non je parle bien du cinéma dit d’auteur. Bien content de crier au piratage et au sabordage devant l’invasion des internets et de l’empire américain quand ça lui évite de balayer devant sa porte. C’est préoccupant, certes, mais le manque de respect aussi.

Cette accusation de chiantise est provocatrice, oui, mais pas que. J’ai vu des TikTok plus modernes, plus vivants et plus libres que des programmes entiers de courts-métrages dans des festivals de catégorie 1. Dans l’absolu, je crois qu’on s’est habitués à une restriction molle, diffuse et générale des libertés créatives au point de ne plus pouvoir envisager d’alternative. Un peu comme si on était passager dans un vol long-courrier, que notre voisin de devant passait le vol entier le siège baissé, que celui de derrière nous donnait des coups de genoux dans le dos à intervalles réguliers et que notre voisin de siège avait décidé de réquisitionner notre accoudoir, de taper dans notre plateau-repas et de péter avec emphase, les sphincters à l’aise et sans complexe. Oui mais on est déjà tellement content d’être dans l’avion, parce que c’est pas donné à tout le monde. Alors on dit rien et on se persuade que les coups de genoux c’est bon pour la sciatique, que la phlébite c’est chic et que l’odeur d’oeuf pourri c’est rempli d’omégas 3, ça ravive le teint. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, ils nous détestent encore plus de savoir qu’on accepte tout.

Les équipes techniques sont en grande majorité blanche, les productions aussi. Dans ces conditions, faire un film (une série) vraiment libre avec un point de vue différent revient à essayer de persuader des gens perpétuellement occupés à essayer d’avoir l’air de savoir ce qu’ils font que la petite souris existe et qu’elle peut leur rapporter beaucoup d’argent. Certes le bluff c’est le principe de ce métier. Mais prenez un moment pour repenser à la majeure majorité des films de “banlieue” ou de “migrants”. Demandez-vous quelle est la perspective du film, à part “la vie c’est vraiment pas facile pour ces gens-là, on n’aimerait pas être à leur place mais on est des personnes formidables d’y prêter attention”. Marche aussi avec les films de “prolos”, ou encore le “cinéma du monde” (oui cette expression des années 90 est encore employée, il y a même une aide publique qui porte ce nom).

J’ai eu l’occasion mille fois de constater le mépris profond pour les cultures populaires dans ce milieu. Il est quasiment impossible d’assumer l’humour et la fantaisie sans se justifier avec des références ronflantes, ou en tout cas communément admises. Et encore moins d’affirmer un point de vue qui ne soit pas le point de vue habituel : c’est-à-dire dominant, blanc, faussement naïf. Vous êtes-vous parfois fait la réflexion qu’il y avait quelque chose de figé au royaume du PAF? Ne cherchez plus, vous n’êtes pas parano. L’humoriste Hannah Gadsby dans son spectacle Nanette définit le cubisme comme une mystification malsaine de Picasso, lequel prétend mettre un point final à l’Art Majeur en prenant à son compte toutes les perspectives possibles et imaginables, alors qu’il ne fait que placer un kaléidoscope sur sa bite avant de faire l’hélicoptère avec, comme un gros malin. J’ai rajouté l’hélicoptère mais je peux presque voir le mouvement en gif tant la comparaison de Gadsby vise juste. Une analogie décochée comme une flèche. Une image sordide et marquante. Comme un interrupteur qui s’allume en pleine attraction dans une maison hantée de Luna Park en fin de saison.


Le cinéma n’existe pas sans artiste, sans artisan, et encore moins sans public. Retournons la pression. Qui va nous sauver du snobisme paternaliste, du sexisme et du racisme au cinéma? Jean-Luc Godard ? La Cinémathèque? Le Ministre de la Culture?  Dans Le Magicien d’Oz, Dorothy cherche un homme réputé providentiel pour l’aider à rentrer chez elle. En chemin, elle rencontre un homme de fer-blanc sans cœur, un épouvantail sans cerveau et un lion sans courage. Sympa, elle les invite à se joindre à elle. Tous ensemble sur les routes de briques jaunes, ils vont chercher du secours auprès de cet homme légendaire, au pouvoir et à la sagesse infinis. Ils découvriront un imposteur dépassé par sa légende, soucieux surtout de faire profil bas pour éviter de rendre des comptes. Toute ressemblance avec des faits existants ou ayants existé seraient une pure coïncidence.

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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