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Notre année 2020

Fairouz M’Silti : « Trop-plein 2020 »

Mes parents ont dû m’avouer en catastrophe quand j’avais six ans que le Père Noël n’existait pas avant de m’envoyer chez un pédopsychiatre pour calmer mes crises d’angoisse précoces. J’étais en effet terrifiée à l’idée qu’un vieil homme s’introduise chez moi par effraction via un conduit de cheminée que je ne possédais pas. À l’issue de la consultation mes parents ont compris que j’avais vu des images des massacres en Roumanie, diffusées à l’époque en flash spécial pendant les programmes de dessins animés. J’en avais déduit que si ça pouvait arriver là-bas ça pouvait arriver partout, et qu’une infrastructure béante qui laissant entrer n’importe qui par ses tuyaux sous prétexte qu’on arrivait les bras chargés de cadeaux n’était pas digne de confiance. Pour la première fois, les canaux sensoriels de ma perception et ma compréhension des images s’entrechoquaient et l’impact de cette collision influait sur ma vision du monde. Détonante révélation : le monde peut vite se renverser sous nos pieds et il le fait d’ailleurs souvent. 

Un mémorable professeur du cours Florent dont j’ai fréquenté les bancs quand j’avais vingt ans aimait bien répéter qu’il fallait, dans la vie, “toujours tout faire comme si c’était la dernière fois”. Et il ajoutait sans faute, poète des temps modernes, “c’est la seule façon de faire l’amour”. La dernière fois que j’ai été dans une salle de cinéma sans imaginer une seconde que ça pouvait être “la dernière fois”, c’était le 6 mars 2020 à 14h15, dans la salle 4 de l’UGC des Halles, cœur souterrain de la capitale parisienne. J’y ai vu Queen and Slim de Melina Matsoukas, loupé en projection presse, que je tenais à attraper avant sa disparition programmée du grand écran. Le virus et la rumeur du virus flottaient déjà tous les deux dans les airs. J’avais récupéré du gel hydroalcoolique au monoï et m’en enduisais les mains par réflexe, un peu contrariée par l’odeur capiteuse. Le film m’a bouleversée. Intuition ou coïncidence? Difficile à dire mais je conserve le souvenir d’une expérience de salle rare, presque mystique. L’histoire, le traitement, le point de vue, la beauté et la flamme des comédiens, la texture puissante, moelleuse et triste du récit de cette échappée tragique, tout m’avait plu et je restais longtemps immobile devant l’écran après la dernière image, tremblante et saisie. Peut-être que les premiers échos du choc sanitaire hexagonal à venir contribuaient aussi à tisser et nourrir une atmosphère existentielle nerveuse. Je me souviens d’ailleurs encore du souffle de mon voisin de derrière, diffusé dans mon cou en fin de séance quand il s’est levé pour ramasser ses affaires et partir. Peut-être qu’il a le covid? J’ai repoussé la pensée d’un revers, riant de mes névroses auxquelles je suis habituée.

Je n’ai jamais compris l’emploi de l’expression “claque” pour parler d’une expérience de visionnage. Les films ont certes le pouvoir d’altérer les fréquences vibratoires. Je l’ai vécu. J’ai constaté parfois cet état dense de communion protoésotérique. L’effet de foule confère au rituel des proportions impressionnantes, mais je crois que j’ai toujours été chercher dans les salles une lumière pour partager avec elle un pacte secret. Joyeuse, joueuse, parfois sévère ou fuyante, mais toujours généreuse. Non pas une leçon, martiale et définitive. Et j’avoue qu’il me reste à ce jour une incompréhension sur cette quête de choc frontal, qui m’intrigue sans m’attirer. Entre-temps, la tempête 2020 est passée par là. Retournant tout sur son passage. Certitudes, veaux, vaches, cochons, poulets. Le 11 mars 2020, l’acteur Luca Franzese aperçu dans la série Gomorra postait une vidéo d’alerte sur la situation sanitaire en Italie. Derrière lui, alitée dans un lit en alcôve surmonté d’une icône pieuse, sa sœur décédée du covid qu’un médecin démuni avait refusé de venir ausculter par peur d’être lui-même contaminé. Habituée des réseaux sociaux avec qui j’aime à penser que j’entretiens une relation basée sur le consentement mutuel de ma dépendance, j’ai souvent vu des choses que j’aurais préféré ignorer mais j’ai appris à esquiver les plus gros chausse-trappes. J’ai réussi par exemple à ne jamais voir la vidéo de la mort de George Floyd en entier. Il est des chocs trop familiers dont la répétition n’apporte rien si ce n’est de mauvaises habitudes. Pourtant, si un jour j’ai pris une “claque” en voyant quelque chose, c’est bien devant cette vidéo inédite à mes yeux d’appel à l’aide transalpin à laquelle rien ne m’avait préparée. 

Un de mes premiers chocs de cinéma était sur un écran de télévision. En l’occurrence un triple choc : le visage de Maggie Smith et le sang dégoulinant de la Méduse, dans Le Choc des Titans de Desmond Davis. J’avais trois ans, les grands regardaient le film et ne prêtaient pas attention à moi. Je ne sais pas dans quelles contrées les traits de la mythique actrice anglaise m’ont propulsée à ce moment-là, mais je n’oublierai jamais la puissance persistante qu’elle m’a inspirée. Comme une source jaillissante au fond infini. Et puis, déjà, mes parents ont dû m’expliquer que la Méduse n’existait pas et que c’était de la sauce tomate et non du sang qu’on pouvait voir s’étaler partout sur le sol. Ce n’est pas pour de vrai, c’est du cinéma. Mais c’est quoi le cinéma? Les femmes y sont renversantes et les adultes ont le droit de jouer avec la nourriture. Ça a l’air bien, je veux faire ça.

J’avais a priori réussi à dissocier avec le temps les images sordides de l’actualité et les contes pour enfants. J’avais appris aussi que le cinéma était le pays merveilleux où la sauce tomate se transsubstantiait en sang. J’avais construit de nouveaux repères solides et lucides pour me permettre d’être émerveillée en toute liberté. Cette année légendaire aura eu raison de mes installations. À partir de la vidéo de Luca Franzese, j’ai eu la sensation de glisser dans une réalité alternative, simulée comme un jeu vidéo. Entre le 11 et le 17 mars, date de l’annonce officielle du premier confinement en France, j’ai eu l’impression de sentir le spectre d’un boulet enflammé foncer droit sur nous au ralenti. Une scène vue mille fois au cinéma. Ce moment pittoresque, naïf et banal de quiétude inconsciente d’une foule alanguie ou pressée, au restaurant ou dans un parc, avant l’impact des bombes, de Godzilla ou de toute autre catastrophe naturelle ou humaine. 

D’abord je n’ai plus rien pu voir. C’était trop pour moi. Submergée par une attaque DDos contre mes capacités cognitives, j’étais forcée à faire un troublant inventaire en cascade de toutes les images qui m’avaient jamais traversées. Puis j’ai rouvert les yeux. J’ai alors entamé une forme autonome et instinctive de rééducation des sens afin de trouver la force de regarder et de nommer les choses telles qu’elles sont. C’est la seule façon que j’ai trouvé d’instinct pour récupérer le goût de m’émerveiller à nouveau. J’ai donc pris en photo la boulangerie en face de chez moi tous les jours pendant des mois puisqu’elle a été mon seul horizon. Un jour, une des boulangères m’a vue et m’a photographiée à son tour. Je me suis sentie contrariée et réveillée. J’étais donc moi aussi un personnage dans la fiction interactive à laquelle on était tous forcés de jouer. J’ai commencé alors à revoir des films et des séries seule chez moi, en assumant le décalage avec le calendrier des sorties, numériques puis présentielles quand les salles ont pu rouvrir. Un planning trop volontaire, vestige du monde d’avant qui persistait à vouloir continuer d’exister sans altération. Mais l’urgence du réel rejetait en moi cette temporalité. Les œuvres devaient trouver avant tout du sens dans mon essence.

Je me suis sentie devenir de plus en plus mon seul diapason. J’aurais revu cette année par exemple l’intégrale de Mad Men qui m’a semblé être l’ultime traînée d’un signal cosmique émis par une lointaine civilisation, éteinte en cherchant à tout prix à contrôler jusqu’au bout la mise en scène de sa propre décadence. Après ça, je n’ai pas eu la force de voir Mank. Mais j’ai regardé par contre The Plot Against America, la dernière série de David Simon. L’histoire d’une Amérique qui élirait un président populaire et nazi, et les conséquences déchirantes de cette montée du pouvoir fasciste sur la vie d’une famille juive. Boudée par l’or des distinctions, cette dystopie brillante et terrible adaptée d’un roman de Philip Roth a recalibré mes connexions neuronales et m’a remis les yeux en face des trous. Ce n’est pas moi qui invente, 2020 a en effet déréglé bien des curseurs. 2021 en témoigne déjà. Or quand la réalité terrasse la fiction, il faut trouver sa boussole à tout prix je crois.

Crédits Photos : Mad Men, générique début © AMC, Imaginary Forces (Photo en Une) / Le Choc des Titans © MGM

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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