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Géographie zombie, Les ruines du capitalisme : Penser le monde d’aujourd’hui

Dans un essai éclairant, Manouk Borzakian explore, sous le prisme du phénomène zombie au cinéma, les nombreux défis géographiques et politiques auxquels notre société se trouve aujourd’hui confrontée.

Que disent les zombies de notre époque ? De nous ? Que trahissent-ils de nos peurs et nos angoisses, des plus manifestes aux plus profondément enfouies dans l’imaginaire collectif ? Comment comprendre, enfin, leur prégnance dans le paysage cinématographique, à l’aune de la mondialisation, de l’instabilité environnementale et géographique, des enjeux sociétaux et économiques ? Autant de questions que soulève Manouk Borzakian dans Géographie zombie, Les ruines du capitalisme, publié chez Playlist Society.

Inquiétante étrangeté

Borzakian retrace succinctement l’itinéraire du zombie depuis son apparition au sein du folklore haïtien à sa récupération dans l’imaginaire occidental. Si les premiers films consacrés à la figure du mort-vivant en livraient une vision exotique, circonscrite au récit colonial (cultes indigènes et yeux écarquillés sur fond de musique vaudou), il faudra réellement attendre Georges Romero, le grand maître du genre, pour poser les bases de la créature telle qu’on la connaît aujourd’hui. Avec lui, le zombie a investi un nouvel espace et s’est offert un tout nouveau terrain de jeu : l’Amérique, puis l’ensemble de la planète.

Et parce qu’il est devenu étrangement familier, anormalement proche (un frère qui dévore sa soeur dans La Nuit des morts-vivants, une fillette agressée par son voisin dans L’Armée des morts), le zombie a profondément perturbé l’équilibre du foyer. Borzakian fait une incursion du côté de la psychanalyse freudienne pour rappeler “l’inquiétante étrangeté” incarnée dans cet Autre – à la fois si proche et si étranger à nous-mêmes. Dans Zombie (Romero, 1978), l’errance des créatures dans le centre commercial fait cas d’école : leur ressemblance avec le consommateur lambda est si frappante qu’elle illustre parfaitement l’aliénation et les pulsions consuméristes théorisées par Marx.

La Nuit des morts-vivants de George Romero. Copyright Films sans Frontières

L’obsession sécuritaire

L’analyse sociologique et géographique du zombie permet une réflexion sur la manière dont nous (les vivants) investissons notre monde. Comment les survivants occupent les lieux, quelles attitudes ils adoptent pour survivre, de quelle manière ils réinventent une société. Un angle passionnant qui interroge nos logiques urbaines et culturelles, nos réseaux de communication, nos façons de nous mouvoir dans l’espace. Dans une ère mondialisée et profondément inégalitaire, “le capitalisme contemporain participe, main dans la main avec les évolutions techniques, à la création d’un monde incertain et précaire”, écrit Borzakian. Incertitude corrélée, dans les films de zombies, à de nombreux dilemmes moraux type Walking Dead (se barricader ou continuer à sortir ? Éradiquer ou cohabiter ?), qui font écho à des problématiques bien réelles aujourd’hui. Car ce qui rend la créature si intéressante, au-delà du monstre, est sa capacité à rendre apparente des attitudes et des manières de se protéger d’une menace. Ou de ce que l’on perçoit comme tel. Une métaphore aisément vérifiable dans notre société occidentale encline à la logique sécuritaire, aux alarmes dans les appartements ou aux caméras de vidéosurveillance dans les rues.

De la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique au mur séparant Israël de la Cisjordanie, l’auteur rappelle la multiplication des frontières de par le monde – 1000 kilomètres de murs construits seulement en Europe depuis 1990… Il suffit d’entendre les discours anti-immigration pour le vérifier : les mots “contrôle des frontières”, “durcissement des flux migratoires” sont audibles partout. Bien sûr, cette rhétorique de l’invasion n’est pas neuve. Il est cependant intéressant d’observer de quelle manière le cinéma zombie porte le phénomène à son paroxysme : des êtres contaminent le monde, les survivants se barricadent, créent des îlots qu’ils espèrent protégés. Pour Borzakian, la prolifération du zombie ferait écho à l’émergence d’une “humanité superflue”, celle que l’on repousse le plus possible de nos frontières, “une sorte de sous-prolétariat condamné à errer aux confins de l’humanité, car dépossédé de lui-même”. Un zombie politique, donc, symbole d’une société qui, à travers ses discours déshumanise, transforme en masse homogène (et stupide) ceux dont elle craint la contamination symbolique.

Des questions préoccupantes pour l’auteur, qui invite son lecteur à repenser le monde, car “pour refaire monde, il faut refaire lieu”. Aux zombies qui marquent le retour de l’arbitraire et du chaos, Borzakian appelle à plus de sens et à une inclusion de l’Autre. Un essai engagé et foisonnant.

Géographie zombie, Les ruines du capitalisme de Manouk Borzakian. Editions Playlist Society. Version papier 14 €, version numérique 7 €.

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