Été & Cinéma,  Séries

John From Cincinnati : Surf et Honneur

Déridée par une critique confuse à l’été 2007, prise – un peu vite – en symbole du déclin de HBO, la création de David Milch John From Cincinnati mêle surf, religion, polar et embardées verbeuses à la hauteur de son créateur. Enterrée sous une couche de sable par les sériephiles, elle a pourtant bien un propos. Elle tentait surtout de proposer une expérience « simili-littéraire » et « immersive » selon ses propres termes. 

Parmi les showrunners américains les plus prolixes, que ce soit pendant la production de ses œuvres ou sa promotion, David Milch, créateur de Deadwood,  se trouvait incapable de répondre à une simple question posée par des intervieweurs : « ça parle de quoi, John From Cincinnati ? ». Pendant l’élaboration du pilote, il répondit : « D’une certaine manière, la série parle d’elle-même ». Puis, pendant la promotion télé dans un talk-show de CBS, face à un public nerveux, il lance un « je ne peux pas vous le dire précisément ». Enfin, dans une interview d’avril 2008, il tente une approche plus défensive : « On ne peut pas vendre la série en une simple phrase d’accroche. L’absence d’une convention identifiable est ce qui la rend si difficile à expliquer. On ne peut pas dire que c’est une série policière, un western, un anti-western, une comédie ou une tragédie. On ne peut pas forcément mettre un nom sur chaque expérience afin de pouvoir la définir ».

Débrouillez-vous avec ça, comme dirait l’autre ? Pas vraiment. Alors que HBO continue à hésiter, après la diffusion du final de la saison 3 de Deadwood, à donner une suite en téléfilms à une série très chère à produire et saluée par la critique mais pas forcément plébiscitée par ses abonnés, David Milch s’attelle à un nouveau projet de pilote : John From Cincinnati. Et, si lui se défend d’apposer un label à ce projet co-créé par Kem Nunn, nul doute que les cadres de HBO ont intégré John From Cincinnati dans leur propre logique éditoriale : soit une déconstruction de l’imaginaire du surf californien, mâtinée d’un mystère métaphysique. Authenticité – tournage à Imperial Beach, une des villes côtières les plus réputées pour le surf -, voix distincte d’un créateur reconnu, programmation juste après l’épisode final de son joyau d’audience Les Sopranos : le bingo est a priori là pour un autre tour de force. Mais c’était sans compter sur John. Qui n’est pas le héros. Même si la série porte son nom.

Incarné par l’acteur texan Austin Nichols, silhouette élancée, prototype du surfeur sorti des sixties, John Monad n’a pas de psychologie lisible ou même de dialogues au sens littéral du terme. Sa présence est tolérée/acceptée par l’ensemble des personnages de la série, mais n’a pas forcément de justification rationnelle. Il se contente souvent de répéter ce qu’on lui dit, avant de répéter des phrases hors contexte dites par un personnage alors qu’il n’était pas présent. Ou encore de déclamer  des phrases de mauvaise augure : « La fin est proche », « Shaun va bientôt partir ». Les initiales de la série (JFC) peuvent pourtant aider à élucider le mystère : elles sont les mêmes que Jesus Fucking Christ

Si son personnage central est un brouillon – ou un brouillard – il y a bien une trame intelligible dans John From Cincinnati. Celle qui met en scène Mitch Yost (Bruce Greenwood), surfeur légendaire marié à la tenancière d’une boutique de surf, l’acariâtre Cissy au langage de charretier (Rebecca DeMornay), avec qui il partage la garde de leur petit-fils, Shaun (Greyson Fletcher). Ce dernier veut devenir un jeune espoir du surf alors que Mitch ne veut plus en entendre parler. Et surtout éviter de le faire tomber entre les griffes du promoteur/manager Linc (Luke Perry), à la tête de la société Stinkweed, qui a pignon sur rue. Il faut dire que le père de Shaun, Butchie (Brian Van Holt), est un ancien surfeur mis en retraite prématurément suite à une blessure, et devenu un toxicomane au bord de l’éviction. La rencontre de John avec Mitch va provoquer des lévitations, une résurrection d’oiseau chez un ex-flic veuf (campé par Ed O’Neill, bien avant son retour en comédie dans Modern Family) et va même déboucher sur un miracle : la résurrection de Shaun, donné formellement pour mort après une chute lors d’un tournoi de surf. 

© Home Box Office (HBO)

Désordre et obliques

Le scepticisme peut très vite atteindre le téléspectateur rationnel, alors que Milch et son équipe (la plupart l’ayant rejoint de Deadwood, comme le producteur Mark Tinker ou encore quelques scénaristes comme Alix Lambert), multiplient les scènes-tangentes ne concernant pas les Yost mais le cul-de-sac dans lequel Butchie vit, ensemble de motels miteux rachetés par un gagnant au Loto, Barry Cunningham (Matt Winston). Ou encore, plus tard, deux loubards sortis d’un polar de gare dont l’un est campé par un abonné aux séries HBO, Paul Ben-Victor (l’inoubliable Grec de Sur Écoute), ici réduit en sbire pathétique et geignard. 

John From Cincinnati est une série frustrante pour un téléspectateur cherchant une bouée de sauvetage dans l’inscrutable océan milchien. On tente désespérément de se rattacher à un bon mot (que dis-je, plutôt un gros mot dans le cas des créations de Milch), ou encore un semblant d’arche narrative – principalement autour du destin de Shaun. Les scènes de surf, quant à elles, sont magnifiques, mais restent très sporadiques. Et c’est là que le bât blesse : en laissant carte blanche illimitée à son créateur (même s’il n’est crédité à l’écriture que sur un épisode), HBO teste les limites de son projet auteuriste. Techniquement, John From Cincinnati donne tout, mais dans le désordre : le surf est interrompu par l’accident de Shaun. L’aspect polar est vite évacué par du burlesque. Même l’aspect surnaturel est anti-spectaculaire, et les personnages étant témoins de lévitations ou guérisons spontanées ont des réactions pour le moins mesurées. Les fins d’épisode ressemblent à des fins de chapitre, rappelant ainsi une autre série mal-aimée du public de HBO lors de sa diffusion, The Wire/Sur Écoute. La différence majeure tient à l’effet produit par ses points finaux : point d’exclamation pour The Wire, appuyant un thème ou un propos ; point d’interrogation confondant dans le cas de JFC. Au final, on se prend quelquefois à rêver de ce qu’aurait donné un John From Cincinnati uniquement couché sur papier.

Alors, pourquoi aimer une série qui s’entête à ne rien faire comme les autres, et à prendre autant les attentes au rebrousse-poil ? Parce que la communauté d’Imperial Beach est plutôt attachante, et pour peu qu’on prête attention aux détails et aux séquences, elle offre une expérience appelant à la comprendre de façon instinctive. Parce que, malgré les entourloupes de film noir, la série plaque de la spiritualité sur son univers de surfeurs au bout du rouleau, qui appellent de leurs vœux à laisser leur dynastie dormir. John dit que « la fin est proche » en débarquant dans un microcosme sociétal vieillissant, marqué par les années (Cissy et Mitch), la drogue (Butchie), fragilisé et en pleine gentrification – en passe d’être racheté par un propriétaire n’ayant aucune expérience dans l’immobilier. John s’exprimant comme un homme ayant des troubles du développement, il est peu cru ; c’est une figure du prophète moderne plutôt provocante, puisqu’elle incite les personnages et le public à cesser de déchiffrer ses messages.On finit même par le voir comme un faux prophète. C’est pourtant John qui va réussir à remettre Shaun sur les rails, lui faire rencontrer sa mère et plus ou moins directement enterrer certaines rixes familiales. En filigrane, John From Cincinnati parle aussi de reprendre foi en ses capacités, d’intégrité face au business du surf, et un peu de communauté aussi, qu’elle soit familiale ou de voisinage. John From Cincinnati est un peu une histoire de pères indignes et de fils prodigues, d’harmonie fragile et difficile qui se fait jour peu à peu entre eux, qui se retient de virer dans le soap familial dégoulinant par la force de sa propre étrangeté et de sa propre singularité. La famille Yost se déchire, certes, mais John, ce deus ex machina, est aussi là pour panser des plaies à sa propre manière.

    Depuis, des séries comme Lodge 49 (Amazon Prime/AMC) ont repris certains des principes de John From Cincinnati, mais en les rendant plus accessibles et un peu moins mystiques… Et ses losers un peu plus attachants. Depuis sa diffusion, au moins deux ou trois générations de séries HBO sont passées par là, mais peu ont porté à l’écran de la poésie libre et aigre comme celle de  David Milch. La patronne de HBO à l’époque, depuis devenue productrice exécutive de Game of Thrones, Carolyn Strauss, l’avouait elle-même : « cette série n’a pas de boussole, et n’aurait pu être diffusée nulle part ailleurs ». L’héritage de John From Cincinnati se mesure plus à l’aune des risques narratifs pris et de sa sincérité confondante, au sein d’une palette visuelle gorgée de soleil blafard, mise en images par John McNaughton (Sexcrimes) et Jesse Bochco, fils du géant Steven Bochco, cocréateur de NYPD Blue avec David Milch donc. Une histoire de fils prodigues, qu’on vous disait.

John From Cincinnati, série américaine en 10 épisodes. Disponible en DVD zone 2 ainsi que sur OCS A La Demande en intégralité.

© FR_tmdb.

Crédits Photo : © Home Box Office (HBO).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *