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Chéries-Chéris

Le Colocataire de Marco Berger : étude de cas

Dans le tourbillon de la réouverture des cinémas, notez que Le Colocataire sera en salles le 1er juillet ! Nous vous proposons de relire le papier de Hugo Bouillaud publié le 6 décembre 2019 dans le cadre du festival Chéris-Chéries.

Le Festival Chéries-Chéris, c’est fini pour cette année, mais chez les Écrans Terribles, certains y pensent encore… Hugo Bouillaud est déjà revenu sur le cas épineux d’Après la nuit, ébloui par une édition aux propositions pour le moins surprenantes (jetez un œil au synopsis de Brève histoire de la planète verte de Santiago Loza). Parmi les films découverts grâce à Chéries-Chéris, il y en a un autre qui a pas mal travaillé Hugo : il s’agit du dernier film de Marco Berger, Le Colocataire. Petite étude de cas…


Marco Berger est un réalisateur de films argentins assez culte dans le cinéma gay contemporain. Depuis une dizaine d’années, cet artiste multi-casquettes (scénariste, monteur, et bien souvent directeur de la photo et producteur) suit son petit bonhomme de chemin en proposant des films dont la recette reste sensiblement la même, mais qui fait toujours mouche. Il est souvent question de deux Apollon qui se retrouvent à vivre au même endroit, au même moment ; le contexte  dans lequel ils se évoluent (une maison de vacances, une maison d’enfance et autres mini-jardins d’Eden) les pousse à prendre leurs repas ensemble, se baigner ensemble, regarder la télé ensemble et multiplier les siestes. Par la force des choses, leur état d’oisiveté crée une tension sexuelle de l’ordre de l’évidence la plus tape-à-l’œil pour le spectateur, mais beaucoup plus compliquée dans le cerveau des personnages. En effet, le questionnement principal chez eux est bien « mon dieu, est-il gay ? ». Bien sûr, simplement poser la question est de l’ordre de l’impensable : dans un contexte argentin plus crispé qu’en France, aucun héros du cinéma de Berger ne s’affiche comme ouvertement gay.


Le cinéma des grosses gouttes

Les films de l’Argentin cultivent donc une science très spécifique du hors champ, de l’absent, de la frustration, du silence, de l’éphémère mis en relief par de nombreux temps longs. Les yeux et les oreilles grandes ouvertes, nous sommes invités à contempler la beauté de la nature et des corps. La caméra n’hésite pas à se rincer l’œil (ce n’est pas systématique, mais quand ça arrive c’est assumé ; au fond le réalisateur sait pourquoi son spectateur est là !). C’est un peu voyeuriste, oui, mais c’est aussi paradoxalement très pudique : les corps souvent à moitié nus restent étendus là, inactifs, tout en retenue, paralysés précisément par leur désir de l’autre. « L’autre » est toujours à portée de main, et pourtant ô combien inatteignable. Bref, pour grossir le trait, les films de Marco Berger, c’est une tension sexuelle qui grimpe, qui grimpe, et qui dure jusqu’à faire transpirer la salle de cinéma à grosses gouttes… Tension qui n’est en général dénouée que par une scène finale certes libératrice, mais très vite expédiée. Le point culminant de cette logique était atteint par son précédent long métrage Taekwondo, dans lequel les deux héros s’embrassent seulement dans le plan final du film, et pour couronner le tout, on n’y voit rien, c’est tout en ombres chinoises !… Marco Berger, ou l’art de de la frustration ! 

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Tension du regard, promiscuité, le monde de Marco Berger…

Je m’apprêtais donc à transpirer à grosses gouttes en allant à la projection du petit dernier, Le Colocataire (en VF) ou Un Rubio (« un blond » en VO). Eh bien je n’ai pas été déçu (je vous préviens je vais être obligé de spoiler par la suite, donc si vous n’y tenez pas, il faudra arrêter la lecture et vous contenter du précédent éloge de la mise en scène de Marco Berger). L’histoire : Gabriel, jeune papa peu loquace, devient le colocataire de Juan. Une attraction naît très vite entre eux… 

Voilà, ces deux phrases pourraient suffire pour remplir une salle d’adeptes du cinéaste argentin. Le postulat de départ est simple, mais soulève beaucoup d’attentes quant à la façon dont celui-ci va être mis en scène. Et l’on n’est pas déçu, tout est là : des cadres composés avec sensualité, des regards en coin lourds de sens, des gestes qui parlent d’eux-mêmes, des corps vacants et séduisants, une ambiguïté sexuelle à peine dissimulée… Juan et Gabriel semblent se diriger, comme d’autres avant eux, vers un même objectif : le fameux baiser de fin, libérateur. Encore une fois, c’est sacrément bien mis en scène (même de mieux en mieux au fur et à mesure que les films s’accumulent) et on se laisse prendre au jeu au bout de deux plans (même si, bon, on était un peu venu pour ça). La tension érotique se noue très vite, la sauce prend, chouette ! 


Une piscine d’abasourdissement

Mais alors, surprise : au bout d’à peine un tiers du film, chose inédite, ladite tension explose : nos deux protagonistes se retrouvent ensemble au lit. Déjà ? Mais que se passe-t-il ? Pourquoi ? Et surtout, que va-t-on nous raconter dans la suite du film, alors ? 

Faire survenir cette scène aussi tôt change tout : alors que quelque chose semble se dénouer, déjà une autre entité à l’identité inconnue apparaît. Un autre point se noue : l’ambiguïté sexuelle laisse la place au doute. Alors, complètement dubitatif, je vois Juan qui, après avoir couché avec Gabriel, devient glacial avec lui. On n’a jamais vu ça chez Berger !… Mais il y a pire, oui, encore pire ! Sous mes yeux ébahis, Juan trompe Gabriel, avec des hommes et des femmes, sans se cacher de ce dernier. Et Gabriel encaisse, il ne dit rien, il essaie de continuer à aimer Juan. 

Nous qui croyions tout savoir. Nous qui vivions, peut-être trop innocents, avec la pensée vague mais rassurante que les histoires d’amour de Marco Berger se finissaient en happy end. Mais pauvres de nous !! Je ne sue plus à grosses gouttes comme je m’y attendais : non, je nage dans une véritable piscine d’abasourdissement ! (je force à peine le trait pour que vous ressentiez un peu l’état dans lequel j’étais

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Cinéma à fleur de peau

Très vite, face aux agissements de Juan et à l’absence totale de réaction de Gabriel, le doute et la stupeur se métamorphosent pour laisser place à une saine colère à l’encontre des deux protagonistes, mais plus particulièrement envers Juan qui aligne les conquêtes avec un comportement d’un égoïsme insolent. C’est terrible ce qu’il se passe : la beauté qui était célébrée dans les films de Berger, un motif en lequel nous placions notre confiance, devient désormais synonyme de danger. Si le ténébreux Juan est si beau, ce n’est que pour lui permettre de coucher avec la Terre entière ; sa beauté devient celle du diable. Le masque est tombé : Juan est bien sûr l’un des nombreux fils sur Terre de Don Juan. Le film a donc complètement changé de nature, à partir du moment où notre innocence a été brisée.

À ce stade, nous nourrissons l’espoir que le film nous délivrera un « message » final, qui récompensera notre expérience de spectateur. C’est cette idée qui nous fait tenir bon… Parce qu’en effet, si la direction du récit a très clairement changé, la mise en scène, elle, reste la même. Le temps qui s’étire, la caméra qui embrasse les corps, les non-dits qui occupent tout l’espace. Mais où Berger veut-il en venir ?


Une nouvelle sauce

Pour mieux décrypter tout cela, il faudra comme d’habitude attendre la toute dernière scène, qui nous apportera enfin des réponses. Les deux héros, qui se dirigeaient jusqu’à leur baiser vers une trajectoire commune, se sont éloignés de plus en plus, pour se retrouver en définitive sur deux orbites complètement différentes. C’est cela le cœur du film : deux portraits d’hommes qui ne réagissent pas du tout de la même manière à l’amour. L’un en a peur, le fuit et risque de souffrir toute sa vie. L’autre apprend à accepter ses émotions et son orientation sexuelle, et sortira grandi de cette expérience. Ouf ! Après avoir tant enduré, nous sommes enfin récompensés par une parole humaine, entière, vraie. C’est ici que la véritable beauté du film réside.

Saluons la subtilité de Berger dans sa façon de déjouer les attentes pour mieux affirmer un propos tout en nuance. La prochaine étape pour lui ? Oser aller encore plus loin, là où on ne l’attend pas, en nous disant, au beau milieu de son prochain film : « oubliez tout ce que vous avez vu jusqu’ici », et en nous proposant un style de mise en scène inédit. Comme ça je pourrai de nouveau me mettre dans tous mes états ; j’adore ça !!

Le Colocataire. Un film argentin réalisé par Marco Berger. Avec : Alfonso Barón, Gaston Re, Ailín Salas.Scénario : Marco Berger. Image : Nahuel Berger. Montage : Marco Berger. Musique : Pedro Irusta. Distribution : Optimale. Présenté au Festival Chéries-Chéris 2019. Sortie prévue : 22 avril 2020. Sortie décalée : 1er juillet 2020.
Crédits photographiques : Optimale

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