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Le Départ : L’amour en fuite

Le Départ de Jerzy Skolimowski, Ours d’or de 1967, est à redécouvrir en salles dans une version restaurée. Ce long métrage du réalisateur de Deep End dépeint l’urgence d’une jeunesse en pleine mutation avec humour, poésie et mélancolie.

Dans le cadre de sa restauration et de sa rediffusion dans la section Cannes Classiques du 71e Festival de Cannes, Le Départ de Jerzy Skolimowski sort à nouveau en salles. Cette oeuvre issue de la nouvelle vague polonaise est l’un des six longs métrages d’une saga semi-autobiographique de Skolimowski sur la perte de l’innocence. Free jazz, voitures à pleine allure, Le Départ est à redécouvrir absolument.

Le jeune Skolimowski, féru de voitures, fait la rencontre en 1967 des époux Ricquier, producteurs belges, qui éditent des magazines d’automobile. Suite à cette heureuse rencontre, Jerzy se plonge dans l’écriture d’un scénario qui racontera la quête d’un jeune homme qui veut courir un rallye avec une Porsche. En moins de 48 heures, Marc, garçon de coiffeur, devra trouver une voiture pour participer à la course à laquelle il s’est inscrit. Redoublant d’inventivité, il va voler, escroquer et se grimer pour obtenir ce qu’il veut.

Le Départ est une impro débridée, placée sous le signe de la vitesse. Des séquences au montage rapide et un personnage principal campé par Jean-Pierre Léaud qui insufflent au film un véritable élan de vie. Éternel Antoine Doisnel, Léaud n’en a pas fini avec Les 400 coups. C’est un plaisir de retrouver cet homme-enfant plein de facéties, héros burlesque qui nous entraîne dans une quête effrénée à la recherche de sa Porsche. Cette frénésie prend vie à travers la bande-son du jazzman Komeda (également compositeur pour Polanski, ami de Skolimowski). Léaud-Doisnel-Marc se promène avec un casse-noix dans sa poche, il danse, il se rit des autres et il fait rire les autres. Mais la pantomime est un masque derrière lequel il cache une véritable fragilité.

Le Départ © Malavida

Après un premier duo dans Masculin Féminin de Godard, Jean-Pierre Léaud et Catherine-Isabelle Duport sont à nouveau réunis. Catherine-Isabelle, alias Michèle, se présentera comme « Mademoiselle », quand Marc la hèle dans le couloir d’un immeuble. Une interjection qui rappelle la fameuse scène de « Mademoiselle 19 ans » du long métrage de Godard, hommage à l’oeuvre phare de la Nouvelle vague française. Michèle s’allie à Marc et l’aide à trouver une voiture, elle ira même jusqu’à sacrifier sa longue chevelure pour amasser un peu d’argent. Ces deux personnages candides au sortir de l’adolescence vivent encore de petites magouilles et d’éclats de rire. Ils semblent rester hermétiques, pour un temps, aux signaux autour d’eux qui attestent de la mutation de leur époque. L’uniformisation des corps, à travers la publicité et les défilés de mode, est omniprésente. Les plans serrés sur l’heureuse famille propriétaire d’une Simca mettent en lumière les aspirations matérialistes d’une société qui change. Marc est lui même le produit de son époque. Quand sa cliente lui demande à quoi il pense, il lui répond que les voitures occupent toutes ses pensées. Mais il oublie vite ses fantasmes matériels quand il fait la rencontre de Michèle. Marc et Michèle s’accrochent à leurs rêves d’enfants et préfèrent se moquer de la voisine ou se cacher dans un coffre de voiture plutôt que faire face aux responsabilités des grandes personnes. Par des jeux de montage et des gros plans sur leurs visages réjouis, Skolimowski transmet l’universalité de la jeunesse dans une jolie séquence où ils transportent un miroir chez un antiquaire.

Le Départ, écrin de poésie, est traversé par des séquences dans lesquelles le temps est suspendu. Comme une trouée dans un vent de liberté et de vitesse. Et le refrain de Christiane Legrand interrompt le free jazz déchaîné. Une véritable tension romantique traverse le film, notamment lorsque Marc et Michèle, soudain graves sur le vélomoteur, réalisent leur passage vers l’âge adulte. Profondément mélancolique, ce film rend compte de la vacuité de la quête effrénée des personnages, dans une société qui ne leur épargnera rien. La séquence finale cristallise justement cette perte de l’innocence, sujet de prédilection du réalisateur polonais. Les souvenirs d’enfance projetés par Michèle dans une chambre d’hôtel brûlent pendant qu’elle s’endort. De ce sommeil surviendra paradoxalement un éveil, éveil à la sexualité des personnages. Plus de 50 ans après sa sortie, Le Départ n’a pas perdu de son rythme ni de sa beauté.

Réalisé par Jerzy Skolimowski. Avec Jean-Pierre Léaud, Catherine-Isabelle Duport. Belgique. 1h29. Genre : Comédie dramatique. Distributeur : Malavida. Sortie le 28 novembre 2018 en version restaurée.

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