Le Déserteur by Les Ecrans Terribles
Films

LE DESERTEUR : humanité, tu perds ton sang-froid !

Un Québécois en fuite dans l’Ouest sauvage des États-Unis subit les assauts d’individus aliénés par le rêve américain. Hypnotisant et d’une virulence folle, Le Déserteur met en scène la domination agressive d’un pays rendu tout-puissant par ce foutu capitalisme sans foi ni loi. Percutant de bout en bout.

« On veut tous aider les autres. L’être humain est comme ça : il veut faire le bien, et non faire le mal. Dans ce monde, il y a de la place pour tous ». C’est par cette citation d’ouverture, idéaliste et bienveillante, que le nouveau film de Maxime Giroux amorce la descente aux enfers d’un homme en cavale. Près de quatre-vingt piges après avoir été prononcée par Chaplin dans Le Dictateur, cette vision du monde semble encore être un idéal inatteignable. Y a-t-il sur Terre de la place pour tout le monde ? Peut-être, mais surtout pour soi (les autres, on verra après). Il est beaucoup question de Charlie Chaplin dans Le Déserteur. Son héros, Philippe, est un vagabond, qui a quitté sa patrie alors que les habitants du Québec allaient être mobilisés pour rejoindre une guerre semble-t-il dévastatrice. Réfugié dans un désert américain qui ne veut pas de lui, Philippe survit en récoltant les gains de concours de sosies de Charlot. Et comme son modèle cinématographique, il rencontre lors de ses errances un bon nombre d’illuminés, de brutes épaisses, de manipulateurs ou de criminels qui ne cherchent qu’à imposer leur domination sur ceux qu’ils jugent plus faibles qu’eux. L’utopie chaplinienne, telle qu’énoncée à la fin du Dictateur, paraît bien, bien lointaine.


Le discours du Dictateur, l’une des merveilles du 7e art.

De cette guerre qui occupe en toile de fond le film de Giroux, nous ne saurons pas grand-chose. On sait juste qu’elle touche le monde entier et qu’elle laisse derrière elle une flopée de gueules cassées. Philippe, lui, est pacifiste. Il ne croit pas en la violence. Autant dire qu’il n’a pas choisi son alter-ego à moustache par hasard. Il est l’incarnation des ces valeurs chapliniennes, des valeurs écrasées par le rouleau compresseur de la société capitaliste contemporaine. Durant son périple, Philippe se fait intimider, pourchasser, enfermer, tirer dessus. À travers lui, la vision idéale de l’humanité (avec tout ce qu’elle implique d’entraide, de solidarité et de compassion) s’en prend plein la gueule, dans un déluge de cruauté et de noirceur. Dans sa version originale, le film s’appelle d’ailleurs The Great Darkened Days. Ça ne s’invente pas.

Humain vs Dollar

On pourrait aisément reprocher à Maxime Giroux et ses co-scénaristes (Alexandre Laferrière et Simon Beaulieu) d’aller trop loin dans le glauque. Car en apparence, Le Déserteur semble tomber dans les travers de la démesure : toujours plus dark, toujours plus rude. Mais s’il n’a pas froid aux yeux, c’est parce que ses trois têtes pensantes assument leur propos à 100%. Par bien des façons, la société dans laquelle nous évoluons tous, vous et moi (et ce pauvre Philippe), malmène et maltraite l’individu, particulièrement celui porteur d’idées non-conformistes. Et par non-conformistes, ici, nous parlons d’humanisme et de pacifisme. Dans le petit monde du Déserteur, on vénère les vainqueurs et on crache sur les vaincus, on se sent supérieur avec une arme dans la main, on gagne sa vie grâce à la sueur et au sang (entre autres) de ceux qu’on exploite et on trouve un semblant de réconfort – et d’échappatoire – dans la consommation de produits dont on n’a pas besoin (et qui ne nous veulent pas que du bien). Si tout cela vous semble familier, ce n’est pas sans raison.. 

Envoutante mais sauvage, la splendeur des Etats-Unis merveilleusement captée par la chef op’ Sara Michara © Ligne 7

Giroux, Beaulieu et Laferrière sont virulents. Il serait d’ailleurs facile de leur reprocher un trop grand manichéisme. Mais ce serait ne pas tenir compte de leur intention : pousser les curseurs à l’extrême et présenter des personnages et des situations évidemment bigger than life (à l’image des États-Unis eux-mêmes). Dans son portrait acide de l’Amérique, dans ses dialogues parfois grotesques et ses situations ahurissantes, Le Déserteur se dresse comme digne héritier du cinéma des Frères Coen. Et Philippe, de l’inoubliable Barton Fink, lui aussi prisonnier en son temps d’un cauchemar dont il ne parvenait pas à se réveiller. Avec plus de subtilité que son manichéisme apparent le laisse supposer, Maxime Giroux parvient à distiller au sein de chaque scène sa vision pessimiste de l’humanité. Les paysages peuvent être d’une beauté à couper le souffle, et croyez-nous ils le sont, mais l’âme humaine est d’une noirceur sans nom. La lumière ne se laisse bien entendu pas éteindre si facilement, mais la lutte est ardue et paraît d’entrée de jeu bien déséquilibrée. David contre Goliath, le vagabond contre la grosse machine capitaliste (ou “les temps modernes” comme dirait tonton Chaplin). La très grosse claque du mois d’août, à n’en pas douter.

Le Déserteur. Un film de Maxime Giroux. Avec Martin Dubreuil, Reda Kateb, Romain Duris, Sarah Gadon, Cody Fern et Soko. Québec. Genre : traversée du désert (allégorique mais pas que). Durée : 1h34. Distributeur : Ligne 7. Sortie le 21 août 2019.
Photo en Une : © Ligne 7

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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