Ecrans Noirs

L’obscure clarté de l’incendie d’Atlanta : Peut-on encore regarder Autant en Emporte le Vent ?

Quand j’étais enfant, mes parents étaient très anxieux à l’idée que je tombe sur un programme inapproprié pour mon âge. Mais bizarrement, parmi les trois films auxquels j’avais un accès illimité en cassette, se trouvait Autant en emporte le vent de Victor Fleming. Un film en réalité totalement inconvenant pour une enfant de sept ans. Je l’ai vu plus de vingt fois.

Après les incidents racistes de Charlottesville durant l’été 2017 ont eu lieu des débats violents à propos du caractère offensif de ce film et de la pertinence ou non de continuer à le programmer. Depuis, les questionnements perdurent autour de la nécessité de censurer ou d’altérer certaines oeuvres pour les rendre supportables au regard de normes sociales actualisées. Or, le film-fleuve produit par par David O. Selznick est un symbole si absolu d’une culture discriminatoire qu’il est utilisé par Spike Lee comme première image de BlackKkKlansman, Grand Prix du dernier Festival de Cannes qui vient de sortir sur nos écrans. Un magnifique plan de grue de Scarlett O’Hara cherchant le docteur Meade parmi les blessés confédérés à la gare d’Atlanta suffit d’après Lee à évoquer une conception et une histoire du cinéma qui déshumanisent les populations noires, américaines et autres. Quant à moi, puisque je me trouve incapable de faire comme si je n’avais pas vu Autant en emporte le vent et que des années après je le connais encore presque sur le bout des doigts, il m’a paru intéressant d’analyser ce qu’il m’en restait.

La première chose qui m’a marquée dans le film, avant même de le visionner, c’est le titre que je trouvais insensé et complètement fascinant. Je pense ne l’avoir compris que récemment, mais je trouvais qu’il dégageait quelque chose de très puissant. Il renvoie à l’incapacité de laisser une trace, à l’impuissance et au leurre que représente le contrôle de ce que l’on transmet. Mais enfant, ces questions restaient abstraites et mon obsession pour le film s’est articulée autour de trois points :

1- J’étais tombée complètement amoureuse de Vivien Leigh à la seconde même où je l’avais vue dans sa robe de printemps à frou-frou en train de faire sa princesse sur son perron. Pour moi, c’était une créature surnaturelle, au-dessus du commun des mortels, une fée des bois, des lacs et du ciel bleu. L’amour fétichiste, what else ? Un grand classique cinématographique.

Autant en emporte le vent – Scarlett O’Hara / Copyright D.R./
Collection Christophel

2- J’ai rarement fait l’expérience d’un choc aussi fondateur devant un film que celui que j’ai ressenti quand j’ai vu la tête d’Ashley Wilkes pour la première fois. Ma princesse Scarlett, dont j’avais très vite senti qu’elle était ingérable mais que j’aimais quand même avec passion, était amoureuse elle aussi. Pas de moi malheureusement. Mais d’Ashley Wilkes. A-S-H-L-E-Y, Ashley. Déjà Ashley, pour moi, c’était un nom de fille, c’était Ashley dans Les Feux de l’Amour, la série préférée de ma grand-mère, donc j’étais un peu troublée. Mais comme ils avaient tous l’air de trouver ça naturel (si jeune et si conformiste, hum), je supposais qu’on allait avoir une explication rapidement. Finalement, l’explication sur le prénom ne viendra jamais, mais Ashley était effectivement un homme, le film n’étant pas plus en avance sur le sujet de l’orientation sexuelle que sur le reste. Mais revenons à notre mouton : Ashley, dont Scarlett pleine d’espoir et certaine de son pouvoir de séduction, crie le nom dans le ciel, le visage radieux. Je ressentais tellement la force de l’amour que Scarlett proclame dans la première partie du film que j’avais l’impression de voir ce prénom énigmatique s’écrire dans les nuages. J’étais décidée à ce qu’elle soit heureuse, étant apparemment très altruiste, tout pour toi ma chérie! Je ne sais plus comment j’imaginais Ashley. Mais je n’avais pas encore tout à fait compris le principe du conflit dramaturgique et je croyais que ma princesse méritait d’avoir ce qu’elle désirait à la fin de son conte de fée. Et puis BAM j’ai vu la tête du bonhomme. Un quart de seconde aura suffi au lapin de six semaines que j’étais encore pour comprendre ce que ma Belle obstinée du Sud mettra quatre heures à réaliser : ce type n’est absolument pas fait pour elle, il n’a ni l’estomac, ni les épaules, ni rien du tout. Il n’est tout simplement pas à la hauteur de sa… “comment était-ce déjà?, passion de la vie”? Sur le moment j’étais scandalisée. Surtout que Scarlett s’enfonçait toujours plus dans le mensonge, déterminée à faire exister son couple fantasmé : “Scarshley”, ou “Ashlett”. En réalité, j’avais compris intuitivement le propos du film sans même m’en rendre compte. Le-dit propos étant le déni, on y reviendra.

Copyright D.R./
Collection Christophel

3- Enfin, ce qui a cristallisé mon amour pour Scarlett O’Hara, c’est la rage avec laquelle, au plus bas de sa vie, elle arrache des rideaux en velours pour se faire une robe. Je mentirais si je disais que je n’en tirais pas encore une inspiration à ce jour, dans les moments de doute.

Mythologie

Mais heureusement, même amoureuse, je gardais mon esprit critique. Et force est de constater que la pernicieuse ambiguïté du film se fait sentir très rapidement. Je ne peux pas faire semblant d’avoir été choquée immédiatement et d’avoir condamné sans appel la représentation stéréotypée des Noirs dans le film. Certaines choses m’ont perturbée tout de suite, mais ça ne m’a pas empêchée de le regarder, plus de vingt fois qui plus est, ni de l’aimer passionnément. Et c’est bien de ça qu’il est question ici. Tout d’abord, il me paraît impossible de le nier, Autant en Emporte le Vent est un film raciste. Honnêtement, j’avais suffisamment d’instinct à sept ans pour sentir que Scarlett se fourvoyait en amour, et j’en avais aussi pour comprendre qu’il y avait un problème avec les personnages de Mama, Prissy et Gros Sam, et accessoirement avec le principe de faire langoureusement la sieste en se faisant éventer par des petites filles noires. Mais, n’étant pas noire, j’avais facilement la possibilité de fermer les yeux sur tout ça. Le déni, déjà. Avec le recul, faisant le choix d’assumer et d’analyser cette expérience de cinéma qui a été fondatrice pour moi, je trouve particulièrement pertinent de constater que ce déni, ce choix de se voiler la face, est en réalité une composante de l’histoire du film. Porté par l’opiniâtreté de son héroïne, Autant en Emporte le Vent est un film raciste sur le racisme qui raconte la construction d’un mythe de la suprématie blanche par le storytelling et la méthode Coué.

Prenons Scarlett. En résumé, c’est une guerrière. Ken le Survivant, à côté, c’est une petite bière. Ce qui est appelé dans le film sa passion de la vie, c’est un impressionnant instinct de survie qui tire sa sève de tout ce qu’il trouve à sa portée. Il y a clairement un aspect vampire chez cette ultra-individualiste qui s’adapte sans relâche, quitte à “voler, mentir, tricher ou tuer” et est globalement prête à tout pour avancer. Et pour avancer avec le standing dont elle considère qu’il lui est naturellement dû. L’amour d’Ashley est la seule chose qui lui échappe, ce qui nourrit chez elle une obsession malade. Pour le reste, à la première occasion, après la guerre, elle reproduit exactement le système qui l’a vu naître et l’a élevée. Avec l’inénarrable colonel Rhett Butler, son alter ego maudit, pourtant initialement critique du système sudiste, ils se construisent la plus coloniale des maisons coloniales. C’est tellement exagéré qu’on entre dans une zone troublante entre la farce et la pathologie. Mais dans le film c’est raconté sans distance. Et force est de reconnaître que le système de Scarlett fait sens car, autour d’elle, les anciens gentlemen et autres ladies du vieux Sud meurent ou périclitent dans une déchéance débilitante. Ils n’ont pas cette force d’auto-persuasion qu’a Scarlett  et ils ont encore moins la capacité de convoquer et recréer la seule vie qui leur paraît acceptable. Mais ils sont tout aussi incapables de faire face au changement de paradigme. Comme stupéfaits et figés, ils restent sur leurs deuils, leurs humiliations et leur déroute ; et leur stagnation ou leur déclin semblent irréversibles. C’est fascinant car cela donne finalement accès à la compréhension de mécanismes psychologiques propres aux instincts les plus délétères de conservation. Car tous ces gens sont littéralement des conservateurs : Gerald O’Hara, les soeurs O’Hara, les Wilkes, le brave docteur Mead, même Melanie Hamilton Wilkes soit-disant si bonne (on y reviendra). Tous ces personnages, dont le film adopte la souffrance et qu’il invite à prendre en compassion, vivent dans un passé qu’ils glorifient à leur avantage. Et Scarlett est l’incarnation par l’exemple de la seule façon possible pour un système oppressif de s’adapter : mettre en place une nouvelle structure d’exploitation afin de retrouver son accès au privilège initial.

Autant en emporte le vent / Copyright D.R./
Collection Christophel

Les Noirs eux sont totalement relégués au second plan. On leur confisque même leur propre victoire car les personnages du film ne connaissent aucune amélioration après l’abolition de l’esclavage. On pense à Mama qui condamne d’un regard les jeunes Noirs en nouveaux habits de gentlemen Yankees à qui on apprend qu’ils ont désormais théoriquement les mêmes droits que les blancs. Droits qui se traduisent par le don des iconiques quarante acres et une mule chers à Spike Lee.

40 Acres and a mule, société de production de Spike Lee

Ah, l’ambiguë sagesse de Mama. Mama était mon personnage préféré après Scarlett. C’est-à-dire que mon coeur était avec Scarlett mais ma tête avec Mama. Et des années après, même en ayant eu accès aux ressources et aux analyses concernant le stéréotype pernicieux de la Mammy qui reste difficile à dissiper, y compris au sein de la communauté noire, force est de constater qu’elle reste le personnage le plus intelligent du film. Et en cela le sort qui lui est réservé est très troublant. Même Rhett Butler en a conscience. Quand Scarlett lui rapporte les propos de Mama qui considère qu’ils ne sont que “des mules déguisés en chevaux et qu’ils ne trompent personne”, il reconnaît tout de suite que c’est la vérité (à défaut de décider de changer de comportement). C’est également grâce à Mama, fine observatrice, que j’ai appris que “entre ce que les hommes disent et puis ce qu’ils pensent, il y a une différence”. Et que j’ai compris aussi qu’on n’avait apparemment pas le droit de manger en public ni d’avoir véritablement d’appétit quand on est une femme convenable. Il est difficile de neutraliser le stéréotype de la Mama dévouée car il n’est pas ouvertement négatif. On lui reconnaît donc la sagesse, le savoir-faire et la loyauté qui peuvent aller jusqu’au sacrifice en apparence consenti. Mais on ne lui laisse tout simplement pas de marge de manoeuvre dans ses décisions. Elle n’accède jamais à la liberté, même après la guerre. Certes elle ne la réclame pas, et elle ne cherche pas à fuir (pour aller où?). Mais elle reste confinée dans la négation d’elle-même, elle n’est même pas considérée comme une véritable femme. Et malgré sa clairvoyance elle aura du mal, elle aussi, à résister au jeu de pouvoir qu’installe Rhett Butler par sa séduction et son argent : il ira jusqu’à exiger d’elle qu’elle remonte ses jupes pour lui montrer qu’elle porte les jupons en taffetas rouge qu’il lui a offerts.  

Mais si, pour Mama, il m’a fallu du temps pour comprendre réellement le fond du problème, pour les autres personnages noirs c’est beaucoup plus immédiat. Le pire étant Prissy, caractérisée comme idiote et fourbe, traitée avec violence et mépris tout au long du film et qui n’a aucune trajectoire ni évolution personnelle. Mais Gros Sam me troublait aussi, je le trouvais beaucoup trop dévoué, cela me paraissait douteux (à défaut de réaliser que c’était totalement malhonnête) de le caractériser par un tel altruisme sans équivoque ni état d’âme. Et oui au fond voilà le problème : à l’exception de Mama qui a juste assez d’âme pour qu’on puisse s’en servir aussi comme d’une ressource à disposition (ce que Scarlett ne manque pas de faire), les autres personnages noirs n’ont pas d’état d’âme, tout simplement car ils sont dépeints comme n’ayant pas d’âme. Ils sont des objets de propriété mobilière qu’on déménage avec les autres bibelots et qui prennent une dimension divertissante ou pratique dans la narration. En cela le film est totalement et indéniablement dans la continuité de l’idéologie sudiste esclavagiste qu’il idéalise sans prendre de recul ni analyser. Il se situe donc dans le droit héritage de Naissance d’une Nation, film de la naissance du Klan à qui Spike Lee dédie une impressionnante séquence en montage alterné. Le spectateur d’Autant en emporte le vent qui n’aurait pas connaissance de ce passif, ou qui n’aurait pas envie de le prendre en compte, tombe très facilement sous le charme fastueux de la plus passionnée des Belles du Sud et ainsi dans le piège de cette glorification idéologique, qu’elle soit inconsciente, complaisante ou volontaire.

La Jolie Nostalgie

Dans le livre “Mammy, a century of race, gender and southern memory”, Kimberly Wallace Sanders cite en introduction cette phrase de l’historien spécialiste de la guerre de Sécession, David Blight : “Nostalgia is best defined as a yearning for that which we have destroyed” (La définition la plus juste de la nostalgie se niche dans un désir ardent de faire revivre ce que nous avons nous-même détruit). Cette détermination du film à donner à voir une vertu et une douceur de vivre propres aux états confédérés du Sud avant-guerre est aussi fascinante qu’effrayante. Même Rhett Butler, qui bouscule d’abord “l’arrogance, les brandys, les cigares et les rêves de victoires” de ses compatriotes, finit par rejoindre la Confédération par sens de l’honneur. Or l’honneur fait en fin de compte office d’argument d’autorité dramaturgique et neutralise le recul critique. Comment pourrait-on condamner le sens de l’honneur? De même, la bonté attentiste de Melanie Hamilton censée incarner une sainte, trop bonne pour ce monde, est très étrange. Oui elle défend Scarlett auprès des autres femmes, ne trouve a priori rien à dire de mal sur personne, soigne les blessés et tolère les prostituées (trop aimable à elle). Mais, en réalité, Melanie ne prend aucun réel positionnement politique, ni même moral. Sa bonté a finalement des limites car elle se cantonne à l’acceptation passive d’un système qu’elle ne remet jamais en question. Est-on un réel parangon de vertu quand on ferme les yeux sur la traite d’êtres humains? Melanie m’agaçait étant enfant par sa candeur molle (et aussi par pure solidarité avec Scarlett, je l’avoue), mais désormais elle me révolte car sa naïveté et sa passivité confinent à l’irresponsabilité. Et à l’opportunisme. On se rappelle de l’aval qu’elle donne pour une vente aux enchères de femmes lors d’un bal afin de récolter des fonds pour “la Cause. Melanie sert de caution de bon goût pour une communauté qui s’offusque en fin de compte surtout de voir le sort des femmes blanches associé potentiellement à celui des esclaves noirs qui les entourent. Alors qu’elles se battent elles aussi avec les moyens dont elles disposent pour continuer de les posséder et d’en disposer comme bon leur semble. Là où Scarlett est une opportuniste qui s’assume, Melanie est une opportuniste inconsciente et masquée, qui passe pour altruiste. Et pourtant tout ce monde s’entête à se vivre et à se voir beau et vertueux et à se promouvoir comme tel.

Est-il pire de posséder des esclaves pour s’enrichir ou de posséder des esclaves pour s’enrichir et se persuader qu’on les traite dignement comme l’affirme le père de Scarlett ? C’est une construction intellectuelle à la fois lâche et complètement perverse. D’ailleurs on sent très rapidement dans le film qu’un double discours se dessine en filigrane. La mère de Scarlett par exemple me glaçait les sangs. Elle est présentée comme le pilier de son foyer, une femme de devoir qui suffit à garantir la droiture de sa lignée par l’énoncé de son seul nom. Scarlett elle-même regrette de ne pas être comme sa mère, “si bonne et si douce”. Pourtant au début du film, elle a ses mots terribles pour annoncer à son contremaître Yankee que son enfant illégitime est mort-né : “Il est venu au monde et il est mort, Dieu soit loué”. Convoquer la miséricorde divine pour annoncer la mort d’un nourrisson, aussi Yankee et bâtard soit-il, quel paradoxe effroyable !

La religion a d’ailleurs une place prépondérante dans le film, Scarlett étant fille d’immigrés irlandais et très catholique. Après la mort de son second mari, en pleine crise de doute et de culpabilité quant à ses actions, Scarlett boit seule et en quantité. Alors qu’elle reçoit la visite impromptue de Rhett qui est décidé à ce moment-là à lui forcer la main pour qu’elle l’épouse, elle tente de masquer les effluves de l’alcool avec l’odeur fraîche de l’eau de Cologne, comme une enfant qui se cache derrière ses mains et espère ne pas être vue. Rhett, qui au passage récupère une rose de la couronne mortuaire du défunt pour la glisser à sa boutonnière, démasque Scarlett immédiatement et ne s’en formalise pas. Scarlett, en confiance avec cet homme qui la voit telle qu’elle est, fond en larmes et lui explique alors qu’elle a peur d’être condamnée à aller en Enfer. Le colonel Butler, un grand sceptique devant l’Éternel, lui rétorque que rien ne prouve vraiment l’existence de l’Enfer. Mais Scarlett lui répond vivement que si, elle est persuadée que l’Enfer existe, puisqu’on l’a élevée dans la crainte du jugement divin. En anglais, elle a ces mots : There is, I know there is (Hell), I was raised on it”, c’est-à-dire littéralement : “mais si l’Enfer existe, on m’a élevée dessus”. Il est intéressant de noter le double sens, candide et révélateur de “I was raised on it”. Malgré l’application qu’elle et tous les autres personnages sentimentaux du Sud mettent à se remémorer leur monde avec douceur, n’ont-ils pas conscience au fond qu’il s’agit en vérité d’un véritable Enfer?

Autant en emporte le vent – Rhett et Scarlett, chroniques de la vie conjugale / Copyright D.R./
Collection Christophel

Amours chiennes

Nous avons gardé Rhett Butler pour la fin. Le viril et ténébreux Rhett Butler. Que dire? Enfant j’avais peur de lui. J’étais très mal à l’aise quand Scarlett affirmait avoir la sensation qu’il “la regardait comme s’il l’avait déjà vue tout nue”. Il ne cesse de se servir de son argent pour acheter ce qu’il veut, notamment Scarlett, en prétendant qu’il agit seulement par calcul. Mais il est au fond dans une démarche presque naïve et sentimentale encore plus insupportable, en se persuadant qu’il va parvenir à la faire tomber amoureuse de lui comme par magie. A la fois roublard et immature, il se paye lui aussi le luxe d’une naïveté factice. Pour le reste, j’avais bien compris même à sept ans qu’il s’agissait d’un viol quand il la porte de force en haut des escaliers alors qu’elle se débat violemment. Mais ce qui me perturbait le plus, c’est le réveil de Scarlett le lendemain matin, en mode douceur et sourire de petit chat, comme si elle venait de vivre la première nuit de satisfaction sexuelle de toute sa vie. Eh oui, c’est tout ce qu’il lui fallait à Scarlett, un bon viol pour la canaliser et la faire marcher droit. Evidemment, la scène n’est pas inintéressante psychologiquement. Lui est honteux et elle déçue de le sentir prendre ses distances. Lui sait qu’il a dépassé une limite, elle le trouve attirant uniquement à partir du moment où il a été violent avec elle. Cela est sans doute très significatif de la mentalité d’une femme comme Scarlett dont on peut dire au fond qu’elle continuera de fantasmer sur Ashley toute sa vie sans doute en grande partie parce qu’elle ne trouve personne avec un caractère assez affirmé pour lui tenir tête. Et dans l’environnement de violence généralisée dans lequel elle évolue, il n’est pas incohérent qu’elle souscrive au principe que le respect ultime s’impose par la violence. Rhett ne lui a-t-il pas fait remarquer dès sa demande en mariage qu’elle a épousé un enfant et un vieillard avant lui et qu’elle devrait essayer un homme d’âge mûr qui sache comment s’y prendre, avant de l’embrasser de force ? On constate d’ailleurs que leur dynamique, très malsaine, suscite des fantasmes toujours vivaces. On sait de toute façon que nombre de femmes fantasment sur le viol. Sans avoir le bagage nécessaire pour aller plus loin dans l’analyse de ce trope, on rappelle tout de même qu’il a été étudié et constaté qu’il s’agit en grande partie d’un mécanisme de défense chez certaines femmes pour se réapproprier leur sexualité par procuration, alors même que les femmes sont historiquement restreintes dans ce domaine. La contrainte comme seule échappatoire, cela n’est pas inintéressant. Mais, au même titre que l’exploitation des Noirs, la violence sexiste du film est à la fois décrite avec une certaine acuité et totalement romantisée. On est certes dans un mécanisme remarquable de transcendance dramatique et esthétique (parce qu’on n’en a pas parlé du technicolor mais effectivement le film fait son petit effet visuel), mais il ne sert en fin de compte qu’à faire fantasmer sur un système éminemment inégalitaire, planté comme un décor romanesque.

Autant en emporte le vent / Copyright D.R./
Collection Christophel

Et maintenant ?

Partant de ces constats, il est facile de comprendre pourquoi certaines personnes ne souhaitent pas particulièrement promouvoir le film sur les écrans. Mais force est de constater que les réactions très polarisées et très virulentes sont éloquentes. Elles évoquent presque la posture de ces ladies et gentlemen du Sud de jadis, incapables d’avancer sans s’inventer une narration qui leur est favorable, englués dans la nostalgie d’un monde idéalisé qui n’existe pas et n’a jamais vraiment existé. Finalement, le plus fascinant dans Autant en emporte le vent, c’est que le film porte en lui les arguments de sa propre autocritique mais, comme pour tout le reste, il semble y être aveugle et sourd. Et il reste difficile de dire si, à l’instar du livre dont il a été adapté, le film est intentionnellement malhonnête dans son propos ou au contraire précisément honnête, en se faisant le médium transparent du mécanisme de déni qu’il relate.

Néanmoins, et alors que les Etats-Unis sont encore dans un processus de pacification des conséquences de leur guerre civile (qui ne l’est pas?), il peut sembler assez instructif de découvrir aujourd’hui ce film iconique et de le prendre pour ce qu’il est, malgré lui ou non. C’est-à-dire une démarche quasi désespérée de magnifier l’horreur, par incapacité à faire face à la réalité telle qu’elle est vraiment et surtout à la part active qu’on peut y prendre. Cela reste tout à fait actuel et transposable à des systèmes autres que le système américain.

On peut par exemple voir dans le personnage de Scarlett, égoïste et survivant au détriment de la communauté noire, une parabole de la question du “féminisme blanc”, jugé égocentrique, condescendant et parfois oppressif.

Ce panneau synthétise le féminisme blanc et la complaisance néo-libérale. Si Hillary était présidente, on aurait toujours affaire à un esclavage institutionnalisé avec des incarcérations de masse, des violences policières et une discrimination de classe mais toi tu serais en train de manger ton brunch sans t’en soucier” :
tweet réagissant à la pancarte “Si Hillary était présidente, nous serions au brunch” durant une manifestation anti-Trump.

Enfin, au bout du compte, que tire-t-on des oeuvres qui magnifient l’exploitation et romantisent la violence et le racisme, ainsi d’ailleurs que d’autres formes d’oppression, une fois qu’on les a intégrées à notre imaginaire ? Comment les dépasse-t-on ? Peut-on les dépasser ? Comment les transforme-t-on ? Voilà ma foi des questions ouvertes à laquelle chacun doit apporter ses propres réponses. Pour ma part en tout cas, je ne pense pas revoir Autant en emporte le vent. Il ne pourra plus m’être possible de consacrer quatre heures de ma vie à voir ce film avec un regard neuf, une attente enjouée et un esprit ouvert. Car en réalité, il n’est pas si facile de prétendre ne pas avoir vu ce que l’on sait avoir vu. Cela mobilise beaucoup de volonté et une sacrée énergie, comparables à celles surnaturelles de Scarlett O’Hara.

Fairouz M'Silti

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

One Comment

  • belmont

    Bonsoir

    Votre analyse permet d’approondir ce rapport ambivalant amour haine que lon puisse avoir avec cette oeuvre en tant qu’indien. Nos ancetres ont egalement vecu les affres de l’esclavage et vivons avec le meme deni car nous avons ete gratifies de cadeaux (nationalite, travail, statut de refugie) noyant la souffrance vecue jusqu’elle soit consideree aujourdhui comme deni. On est meme reconnaissant de pouvoir occuper l’Eutope ou les USA car faire partie de la diaspora est synonyme de reussite et de richesse.
    Je nai jamais revu ce film depuis plus de 20 ans malgre ma passion erotique pour Vivian.
    Il est interessant comment nous avons ete spectateurs de films qui a un moment nous ont derange sans pouvoir vraiment l’expliquer comme « Naissance d’une nation ».

    Merci pour cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *