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Mary Shelley : une séduisante déception

Après Wadjda, la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour réalise un second long métrage dédié à l’auteur de Frankenstein, Mary Shelley, avec Elle Fanning dans le rôle titre. Une fable sur l’émancipation qui n’arrive malheureusement pas à la hauteur de ses ambitions.

1814. Mary Wollstonecraft Godwin passe ses journées dans la librairie de son père. Elle s’inspire des récits romantiques pour écrire des histoires d’épouvante et forge son caractère grâce aux thèses libertaires de sa mère défunte. À seulement 16 ans, elle s’enfuit avec le poète Percy Bysshe Shelley et sa demi-sœur Claire Clairmont. Le trio vivotera au gré des rentes du poète, en France et en Suisse, côtoiera les grands intellectuels de l’époque tels que Lord Byron. Deux ans plus tard, Mary devenue Shelley achèvera son œuvre majeure : Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Après Wadjda, premier film tourné et produit en Arabie saoudite, Haifaa Al-Mansour ose un nouveau portrait de femme pionnière. Si le fog londonien du XIXe semble a priori bien différent de la banlieue sablonneuse de Riyad, Wadjda et Mary se heurtent toutes deux aux mœurs répressives de leur société. La première rêve d’un vélo dans un pays ultraconservateur où les femmes ont seulement obtenu le droit de conduire en juin dernier, la seconde d’être reconnue dans un genre littéraire estampillé masculin. Et c’est toujours la genèse de cette émancipation qui préoccupe la réalisatrice. Les deux héroïnes appartiennent à des milieux relativement libéraux et finissent par convaincre leur famille, d’abord réticente, du bien-fondé de leur désir. Leur révolte n’est jamais frontale, elle vient de l’intérieur, se fraie un chemin à travers les conventions. C’est par leur mode de vie, leurs aspirations, qu’elles déplacent subrepticement les normes. Peut-être à l’image du travail que Haifaa Al-Mansour a dû accomplir pour exister en tant que cinéaste saoudienne. Pour Wadjda, c’est dans une voiture aux vitres teintes, talkie-walkie à la main, qu’elle a dirigé le tournage. Changer les mœurs est un travail d’orfèvre, un long chemin ponctué de micro-révolutions.

Mary Shelley © Pyramide Distribution

Autre genèse, celle de la création de Frankenstein. Le monstre du célèbre roman émerge des expériences traumatiques de son auteur. La perte de son premier enfant, d’abord, qui plonge Mary Shelley dans un état de dépression hallucinée puis sa relation tumultueuse avec Percy. La vie de bohème, libérée des astreintes morales, se referme sur la jeune femme. Le poète la pousse dans les bras d’amants qui l’indiffèrent quand elle devine, impuissante, les liaisons de son mari. Un premier désenchantement pour Mary qui voit se creuser un fossé entre l’idéologie progressiste qu’elle revendique et sa mise en pratique. La rédaction de Frankenstein est ainsi montrée comme un exutoire ou plutôt une revanche face à la cruauté des hommes qui l’entourent. Finalement, qui est le monstre ?

La mise en scène épouse sans retenue cet univers romantique. Trop, peut-être. Si la photographie nous plonge dans la mélancolie de l’ère pré-victorienne, les fioritures en gâchent par moment le charme. Les taches d’encre qui recouvrent l’écran pour illustrer l’écriture fiévreuse de Mary rappellent plus les filtres de la grande époque des Skyblog que le romantisme du XIXe. A souligner aussi, l’inconsistance de Douglas Booth, alias Percy Shelley, dont la transparence rend peu convaincant l’amour inconditionnel de Mary. Le film de Haifaa Al-Mansour reste néanmoins une romance aux décors séduisants qui nous entraîne dans un univers envoûtant. Dommage, cependant, que la réalisation ne soit pas au niveau des ambitions féministes et biographiques de la réalisatrice. On sort de la salle un peu déçus, un peu dubitatifs. Mais porté par un je ne sais quoi de la rage et de l’obstination de Mary Shelley. Et c’est déjà une petite réussite en soi.

Réalisé par Haifaa Al-Mansour. Écrit par Emma Jensen. Avec Elle Fanning, Douglas Booth, Tom Sturridge. Drame/Historique. États-Unis. 2018. Distributeur :  Pyramide Distribution. Sortie : 8 août 2018. 

Léa Casagrande

Des Beaux Arts à la philosophie, de Jurassic Parc à Jeanne Dielman, il n'a jamais été question de choisir. Mais le cinéma n'est-il pas, justement, le lieu rêvé pour tous les incohérents qui ont refusé de trancher entre un vélociraptor et un éplucheur à pomme de terre ?

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