Le Poirier sauvage by Les Ecrans Terribles
Films

Le Poirier sauvage : le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre

Avec Le Poirier sauvage, Nuri Bilge Ceylan pose à nouveau sa caméra en Anatolie pour filmer le retour au pays d’un apprenti écrivain. Avec détachement et poésie, il donne à ce parcours initiatique des airs d’épopée.

Sinan vient de terminer ses études et rentre dans son village natal situé près du port de Çanakkale, dans l’ouest de la Turquie. Avec un diplôme mais sans travail, il tente de trouver sa voie. Ambitieux parfois jusqu’à l’insolence, il aspire à devenir un écrivain mais hésite à passer l’examen pour devenir professeur, comme son père. Le concours s’avère plus difficile qu’il l’imaginait, tandis que son manuscrit n’intéresse pas grand monde. L’horizon semble alors se rétrécir devant lui. Malgré tout, il se jette à cœur perdu dans son projet et cherche désespérément de l’argent pour faire imprimer son livre.

Des arbres et des Hommes

Le poirier sauvage est un type d’arbre généralement considéré comme assez laid, peu gourmand en eau et sur lequel poussent des fruits au goût âcre, mais qu’Idriss (le père de Sinan) trouve succulents. Souvent isolé ou s’élevant sur les terres arides, ce genre d’arbre grandit parfois près des villages. Les paysans locaux s’arrangent alors pour opérer une greffe afin qu’il devienne « normal » et donne des fruits au goût de tous.

Sinan se reconnaît dans le traitement réservé au poirier sauvage. Ce sera le titre de son livre. À partir de cette métaphore limpide et poétique, Nuri Bilge Ceylan construit un récit dense, ponctué de longs dialogues et de plans séquences aussi amples que magnifiques. À contre temps d’une époque où l’on se doit d’aller vite et droit au but, le réalisateur de Nuages de mai (1999) continue de creuser son sillon, prenant le temps de laisser tourner sa caméra pour que se dessine devant nous le parcours initiatique du jeune homme. Ce cheminement va mener Sinan à croiser la route de celles et ceux qu’il connaît depuis toujours. Il y a cette jeune fille, jadis rebelle, dont il était amoureux et qui s’apprête à épouser un bijoutier qu’elle n’aime pas ; son copain d’enfance devenu policier anti-émeute ; et puis sa mère qui tente de joindre les deux bouts alors que son père, bientôt retraité, est devenu un joueur compulsif, multipliant les dettes de jeux. Par petites touches, c’est le portrait d’une jeunesse déboussolée qui nous est présenté. Peu d’issues semblent possibles, si ce n’est l’armée pour les hommes et le mariage pour les femmes. Ce retour au pays laisse un goût amer à l’aspirant écrivain, le village lui paraît maintenant trop petit pour ses rêves de grandeur.

Le Poirier sauvage by Les Ecrans Terribles
Le Poirier sauvage ou la jeunesse déboussolée © Memento Films Distribution

Plus aéré, plus lumineux que son précédent film Winter Sleep (Palme d’Or 2014) et ce malgré sa durée de 3h08 ponctuée de joutes verbales et de renoncements, Le Poirier sauvage laisse une étonnante impression de légèreté, notamment grâce à une mise en scène souple et élégante. Après le vieil acteur acariâtre retiré dans un hôtel isolé au milieu d’un hiver blanc, Nuri Bilge Ceylan choisit de suivre la quête d’un jeune homme empêtré dans ses contradictions, sous les couleurs automnales des poiriers sauvages. 

Fidèle à son écriture précise et nuancée, Ceylan montre chacun de ses personnages tels qu’ils sont, tantôt lâches ou emplis de remords, tantôt sûr d’eux et plein d’aplomb. On mesure ici l’influence de la littérature russe (Dostoïevski, Tchekhov ou Tolstoï…) sur l’approche du cinéaste. D’une scène à l’autre, chacun se retrouve face à ses propres choix, sans qu’affleure un parti-pris dans la narration. Le cinéaste ne cherche pas à faire de film « à thèse ». Au-delà des malentendus et des non-dits, Nuri Bilge Ceylan trouve un juste équilibre, offrant une large palette d’émotions dans sa manière de décrire les rapports humains. Il entretient habilement un sous-texte qui revient à la surface par intermittence dans un dialogue, un cadrage ou un élément du décor. À l’image de la mère de Sinan, pourtant peu avare en reproches envers Idriss, et qui précise que son mari aimait son chien car c’était « le seul être qui ne le jugeait pas ».

Pour donner une résonance particulière au film, de petites séquences oniriques surgissent telles des fulgurances inattendues. Elles viennent donner une tonalité empreinte de magie à l’enchevêtrement du destin des personnages ; comme lorsque le visage de l’enfant est recouvert de fourmis. Ces signes peuvent revêtir un autre sens : dans les images d’un poste de télévision ou dans une conversation riche en circonlocutions avec deux imams, on entrevoit en filigrane la Turquie d’aujourd’hui.

Le Poirier sauvage by Les Ecrans Terribles
Le Poirier sauvage offre à voir la Turquie d’aujourd’hui © Memento Films Distribution

Un «méta-roman autofictif décalé»

Alors que les portes se ferment une à une devant lui, Sinan doute de sa vocation d’auteur. Une certaine rancœur aux contours indécis vient contaminer ses paroles et nourrir son hostilité chronique envers le genre humain, à commencer par son père. Provocateur nonchalant, misanthrope à ses heures, mais naïf malgré lui, le jeune homme se surprend peu à peu à emprunter un chemin qu’il ne pensait jamais suivre ; jusqu’à se mettre à apprécier, lui aussi, le goût des poires sauvages. Ce « méta-roman autofictif décalé », comme le décrit fièrement Sinan, finira par amener son auteur vers une prise de conscience douce-amère.

On touche là à deux sujets de prédilection de la filmographie de l’auteur : le retour au pays natal et le fait de se sentir différent (de ceux avec qui l’on a grandi). Pour la première fois, Nuri Bilge Ceylan a choisi de centrer son récit sur un jeune homme, plutôt que sur le père de celui-ci. Cette décision est aussi la conséquence d’une rencontre entre un acteur et un réalisateur. Après des essais infructueux avec de nombreux comédiens pour le rôle de Sinan, le réalisateur d’Uzak (2003) a poursuivi son casting via Facebook (comme l’ont fait aussi Gus Van Sant ou Larry Clark) et a contacté Dogu Demirkol alors qu’il n’était apparu que dans quelques sketches à la télévision turque. Ce choix s’est avéré crucial pour le film. Le jeu de l’acteur s’est intégré sans fausse note à l’atmosphère particulière du cinéaste et, derrière l’air désabusé qui lui sert de carapace, a su faire transparaître une certaine forme de candeur mêlée de mélancolie. Il y a fort à parier que l’on reverra ce visage dans les prochains films du réalisateur turc.

Ce huitième film de Nuri Bilge Ceylan marque donc une nouvelle étape dans sa filmographie. S’il l’on a su s’acclimater à la virtuosité, parfois exigeante, de sa mise en scène, Le Poirier sauvage surprend par l’agilité avec laquelle se déploie l’itinéraire de ce jeune homme blessé dans son orgueil. Avec grâce et maîtrise, le cinéaste aborde des questions universelles sans que le couperet de la fatalité ne vienne obscurcir l’horizon.

Le Poirier sauvage, de Nuri Bilge Ceylan. Avec Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Hazar Hergüçlü. Turquie. 3h08. Distributeur : Memento Films Distribution. Sortie le 8 août 2018.
Photo en Une © Nuri Bilge Ceylan films 

 

Sa photo l’atteste, Julien est un garçon désopilant. Malgré une scolarité calamiteuse, il est pourtant parvenu à arracher un vague diplôme supérieur dans une université parisienne peu regardante. Grâce à un égo démesuré, il est parvenu à convaincre quelques âmes égarées de commettre avec lui quelques courts métrages. Heureusement, Julien a maintenant un vrai métier. Il se lève tous les matins à 6h et réserve les premières lueurs du jour pour écrire des papiers sur les films qu’il a gardé en mémoire.

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