serendipity by les ecrans terribles
Berlinale

Serendipity : Filmer pour résister

Parmi les films présentés à la Berlinale cette année, je n’ai pu voir que Serendipity, le film de Prune Nourry. Brièvement, la sérendipité est le fait de découvrir tout autre chose que le résultat attendu. Et c’est un peu ce dont j’ai fait preuve en choisissant ce film à l’aveugle. Primo, parce que l’amie qui m’accompagnait sortait d’une chimio suite à un cancer du sein (le sujet du film). Deuxio, parce que j’étais loin d’imaginer à quel point Serendipity me ferait du bien en tant que spectatrice, donc en tant que femme. En ce 8 mars, il était temps de vous en parler…

Le film s’ouvre sur un hôpital. La caméra subjective est embarquée sur un brancard. On ne sait pas où l’on va, ni avec qui. La tête est tournée vers ces différents infirmiers qui nous transportent, nous empêchant de voir ce qu’il se passe devant nous. Le chemin est angoissant, et pour cause, Prune Nourry, qui nous tient fermement dans ses mains à l’aide de sa caméra, s’apprête à faire extraire ses ovocytes pour les congeler. L’échographie n’est pas très parlante et le bruit que fait l’appareil d’extraction est presque cocasse. Le visage de Prune Nourry est toujours hors champ. Mon amie, à mes cotés dans la salle, est aussi passée par là et son visage me fait comprendre que c’est très douloureux. Déjà le ton du film est donné. Quand Prune Nourry réalise Serendipity, elle est atteinte d’un cancer du sein : si elle prend sa caméra, c’est pour en faire un témoin de ce combat mais aussi pour faire le lien avec ses travaux antérieurs. Elle nous propose de la suivre, on le fait sans rechigner.

serendipity by les ecrans terribles
© Léa Crespi/Pasco/Prune Nourry Studio


Il me semble avoir entendu plusieurs fois des phrases comme “Ce n’est pas le résultat qui compte, c’est le chemin que l’on fait pour y parvenir”… Le travail de Prune Nourry en est l’exemple même. Ce documentaire sonne comme une preuve qu’il y a peu de hasard et que tout est lié, son travail portant essentiellement sur le corps de la femme, la fécondité, la sélection naturelle. Avant d’être des oeuvres d’art, ses différents travaux sont avant tout le fruit de plusieurs années de recherche qu’elle exécute auprès de scientifiques. C’est ainsi qu’en 2009, elle réalisait Le Dîner Procréatif dans lequel les invités peuvent déguster les différentes étapes de la Fécondation In Vitro, et qu’en 2011, les passants de la 5th Avenue pouvaient siroter un cocktail selon les caractéristiques de leur donneur idéal sur le comptoir du “Sperm Bar”. En 2010, elle commence son triptyque sur la dévalorisation et la place de la femme en Inde. Bref, on l’a compris, les faits sont trop évidents pour n’être que des coïncidences. Ce que l’on apprécie, c’est que cette sorte de recensement nous permet de constater ce que Prune Nourry cherche à défendre dans ses différents travaux. Le mot “féminisme” n’est jamais évoqué dans le film mais il est omniprésent, et ça, on s’en réjouit!

Et alors que Prune Nourry créait pour défendre une vision, ses créations sont devenues des adjuvants dans cette épreuve qu’est son cancer. De ce fait, ses ovocytes, elle sait parfaitement pourquoi, où et comment ils seront conservés. Quant à la caméra, elle devient ce qui lui permettra enfin de se concentrer sur son propre corps mais aussi de relativiser la maladie. Parce que oui, la caméra faisait déjà irruption dans le travail de Prune Nourry, mais celle-ci servait avant tout à archiver son travail, à suivre le processus de ses oeuvres. Ephémères pour la plupart, les oeuvres n’étaient jamais une fin en soi. Dans Serendipity, on archive le corps féminin et on filme la thérapie, mais on ose penser que le meilleur remède de Prune Nourry, c’est le cinéma. La caméra devient alors son compagnon, et nous le devenons aussi, sans avoir besoin de tourner de l’oeil. Et lorsqu’elle doit couper sa longue tresse pour prévenir la perte de ses cheveux, lorsque le pathos pourrait surgir, Agnès Varda l’accompagne et l’on envie presque sa coupe courte. Filmer certes, mais toujours avec une certaine pudeur, tout en restant honnête.

Prune Nourry est une artiste plasticienne, sculptrice d’origine, née à Paris en 1985, qui vit et travaille à New York depuis 2011. © Léa Crespi/Pasco/Prune Nourry Studio

Prune Nourry filme parce que c’est nécessaire, et c’est alors que le film prend des airs de rétrospective dans l’hypothèse où son corps l’abandonnerait. Mais ici, il s’agit d’une rétrospective joyeuse, où l’artiste/réalisatrice est d’avantage filmée au travail et bien vivante, plutôt que souffrante. La femme artiste, habituellement sous-représentée, est au coeur du film, elle n’est ni l’apprentie ni l’assistante, elle crée coûte que coûte pour son propre compte. Que ce soit pendant la chimiothérapie ou lors de la convalescence, Prune Nourry ne cesse de travailler, mais ici pas question d’en faire une wonder-woman qui résiste à tout, même à la dégénération de ses cellules. Les moments de faiblesse ne sont donc pas occultés mais Prune Nourry n’abandonne pas ses oeuvres, en fait, elle n’abandonne pas tout court alors au moins pour cela, j’ose penser que Serendipity ne peut que nous faire du bien.


Créer partout, créer tout le temps, filmer la bataille même lorsque son corps est un faible soldat. Tout comme son art pluridisciplinaire, Prune Nourry nous offre un film multi-fonctions. Serendipity résonne comme une souvenir, comme une thérapie, et donne tout son sens aux oeuvres antérieurs de l’artiste. Il fait l’effet d’un shoot d’énergie, de courage et de force féminine.

Photo en Une :© Léa Crespi/Pasco/Prune Nourry Studio. Serendipity, un film de Prune Nourry. France, 2019. Présenté à la Berlinale en section Panorama.

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