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Séries Mania 2022 : Rencontre avec l’équipe de « Turbia »

2023 à Cali, en Colombie. Une sécheresse aggravée depuis plusieurs mois propulse la population au bord du précipice. Les riches se barricadent dans leur résidence, les plus pauvres sont harcelés ou évacués par une police corrompue jusqu’à la moelle. Un beau jour, un chaman, surnommé Le Roi de la Pluie, est appelé pour faire pleuvoir sur la ville. L’opération est un succès, mais les pluies sont acides et plongent un peu plus Cali dans le désarroi. A partir de ce postulat, la petite chaîne Telepacifico a commandé un brûlot politique en 6 épisodes, qui sautent de genre en genre. Cette série-choc est un des seuls représentants latino-américains du Panorama International, et nous avons pu rencontrer trois des réalisateurs de la série. Notons que l’un d’entre eux, César Acevedo, a eu les honneurs d’une distribution cinéma avec La Tierra y La Sombra, sélectionnée à la Semaine de la Critique en 2015. 

Il y a six réalisateurs crédités à la création de cette série, seuls trois d’entre vous sont présents à Lille. Est-ce que vous avez développé ce projet dans votre coin, en tant que collectif ou est-ce la chaîne qui est venue vous chercher pour ce projet ?

Oscar Ruiz Navia : C’est une création collective. Nous sommes aussi producteurs sur ce projet. Nous avons eu des ressources allouées par la chaîne Telepacifico, qui a soutenu l’idée. On a donc commencé à bâtir un univers collectif à partir d’une idée commune, chaque réalisateur ayant un épisode à charge, et disposant de beaucoup d’autonomie. 

Carlos Moreno : Cette opportunité nous a donné envie d’aborder un sujet d’envergure à travers cette série. C’était une sorte de porte ouverte. Les sociétés de production, Contravia Films et Inercia Peliculas, sont des amies ; tout le monde se connaît, on bosse avec les mêmes équipes techniques, nous avons fréquenté les mêmes écoles. On forme une génération à nous seuls.

Le point de départ de la série est très fort, avec cette sécheresse qui frappe toute la ville de Cali. Plusieurs d’entre vous sont originaires de cette ville. Quel est l’avantage de situer la série en 2023 plutôt que de la placer aujourd’hui, toujours avec les mêmes thèmes ? Il y a cette expression, dans la science-fiction d’anticipation, de situer les histoires quinze minutes dans le futur pour signifier la forte probabilité de ce que l’on raconte ; mais là, on parle d’aujourd’hui. 

Carlos Moreno : Ce qui s’est passé est très curieux. Au départ, on voulait raconter une histoire se situant dans un futur proche, sous forme d’une dystopie. Mais la pandémie est arrivée au moment où on bouclait la production, et c’est alors qu’on a réalisé qu’on vivait cette situation sociale à Cali pour de vrai. Ce qui était un récit fictif est devenu réalité dès la post-production. Sans en avoir conscience, on racontait vraiment le présent qui s’est déroulé avec la corruption, l’injustice sociale, les abus de pouvoir de l’Etat… On peut donc dire que la réalité nous a rattrapé.

Les séries françaises abordent quelquefois des sujets politiques, mais cela reste encore une infime minorité de la production actuelle. Turbia aborde énormément de sujets brûlants en même temps : les cataclysmes climatiques, la corruption policière, les évacuations forcées d’habitants… Est-ce que la chaîne n’a pas été effrayée de représenter ça de manière aussi brutale ?

César Acevedo : C’est une bonne question. Je ne pense pas que ça les ait effrayé. Mais c’est toute la qualité de ce projet : cette liberté qu’on a eu sur le contrôle du récit. On décrit un monde, une réalité catastrophique, mais ce qui est important derrière tout ça, c’est de voir comment les inégalités sociales mettent en lumière les véritables conditions de pauvreté et de corruption qui existent dans le pays. On s’est placé du point de vue des citoyens ordinaires ; beaucoup de choses dans la série sont réelles et mettent mal à l’aise. On a du mal à assumer que le monde tel qu’il est est en train de s’écrouler. Si c’est moi qui détiens le pouvoir politique et économique, je ne vais certainement pas financer des films critiques envers moi et le système. Dès le départ, nous avons pu maîtriser le dialogue avec les médias, raconter cette réalité tangible, qui n’est pas si lointaine au final.

Oscar Ruiz Navia : Je voulais aussi parler de ces sujets car le cinéma permet énormément de libertés. Les séries, en général, sont financées par des plateformes. Turbia est un projet spécial parce qu’elle est une vraie série d’auteurs – par analogie avec le cinéma d’auteur – qui nous a donné du libre-arbitre et la possibilité de vivre notre affect par rapport à la réalité. On espère que les séries ou films sur ce sujet vont se multiplier à l’avenir, au vu du boom de la production, mais on a opéré avec un budget plutôt modéré. 

Malgré ce budget restreint, le premier épisode peut être vu comme un thriller romantique qui se termine mal, le deuxième comme un western, le troisième comme un drame social autour de l’évacuation d’un quartier. Avoir tant de genres différents, avec autant de gens disparates sur leur classe sociale, est-ce que cela fait de Turbia une anthologie ? Ou plutôt une collection d’histoires indépendantes qui se rejoignent autour de ce gros phénomène de sécheresse dans la ville ? 

Carlos Moreno : C’est une question très intéressante, et la façon dont vous l’avez posée résume ce que nous avons essayé de définir. On s’est mis d’accord, au départ, sur un univers unique, singulier, qui nous permet d’avoir de meilleures conditions de production. Mais chaque réalisateur pouvait adapter cet univers à ce qu’il voulait suggérer. La série part d’un conflit sur l’eau, mais cela entraîne une ribambelle de questions autour de cet univers. 

Oscar Ruiz Navia : Les épisodes 4, 5 et 6 (non projetés à Séries Mania, ndr) voient le retour de certains personnages présents dans les premiers épisodes. On comprend peu à peu que l’univers n’est pas aussi distinct d’un épisode à l’autre. Le public peut s’apercevoir qu’un monde commun se construit entre ces épisodes. 

César Acevedo : Ce qui est enthousiasmant dans ce projet, c’est qu’il y a des visions très personnelles de cette réalité, mais aussi des genres très différents. Et chaque réalisateur use d’un langage pour exprimer sa propre réalité dans chaque épisode.

Créée par Oscar Ruiz Navia, Carlos Moreno, César Acevedo, William Vega, Jorge Navas & Santiago Lozano Alvarez. Avec Serena Hebenstreit, Mario Bolaños, Miguel Ángel Viera… Colombie. 6 Épisodes x 38 Minutes. Genre : Drame. Cette série n’a pas encore de diffuseur français.

© Carolina Navas / Camila Trejos.

Crédits Photo : © Carolina Navas / Camila Trejos.

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