The Other Two by Les Ecrans Terribles
Séries

The Other Two : quand la télé américaine se moque du star-system

Taper sur les doigts d’un système qui profite des rêves d’enfants stars trop naïfs, le tout avec une grande tendresse et énormément de second degré, c’est possible. La première saison de The Other Two, comédie mordante de Comedy Central, vient de le prouver.

Quand on aime les séries télé de manière – avouons-le – parfois déraisonnée, il nous arrive de regarder des pilotes un peu au hasard. Entre trois séries policières et cinq sitcoms sans personnalité, un pitch pique suffisamment notre curiosité pour déclencher un « pourquoi pas ? ». The Other Two est sûrement l’un des plus beaux « pourquoi pas ? » qu’on ait eu cette année. Le concept est simple : après avoir publié un clip home-made sur les réseaux sociaux, Chase, 13 ans, est propulsé sous le feu des projecteurs. Sa chanson atteint un nombre hallucinant de vues, faisant de lui le nouveau chouchou des adolescentes américaines et la nouvelle coqueluche des médias. À côté, son frère, apprenti comédien sans grand talent, et sa sœur, ancienne danseuse reconvertie en grosse feignasse, survivent sans un sou et voient leurs rêves s’éloigner. La gloire soudaine de leur très jeune frère va forcément réveiller quelques démons, et c’est bien là tout ce qui nous intéresse.

The Other Two by Les Ecrans Terribles
Drew Tarver, Heléne Yorke, la gloire par procuration© Jon Pack – Comedy Central

Si Chase, ou ChaseDreams (« poursuis tes rêves » en anglais) de son nom de scène, est sans aucun doute la star dont tout le monde parle, ce sont bien Cary et Brooke, les deux autres (« the other two ») membres de la fratrie, qui monopolisent l’écran. Parce que le succès fait moins rire que les échecs cinglants, c’est bien connu. Les deux créateurs de la série, Chris Kelly et Sarah Schneider, deux anciens du Saturday Night Live, n’y sont d’ailleurs pas allés de main morte. Cary rêve de théâtre et de mini-séries (en plus de son coloc aux muscles saillants), mais n’obtient que des rôles de silhouettes et un job de serveur. Brooke a lâché la danse et vit sa vie sans un sou mais dans une liberté absolue (qui n’inclut ni partenaires romantiques, ni logements fixes). C’est donc à travers deux anti-héros désabusés et totalement déconnectés du star-système que nous est montrée l’ascension stratosphérique de leur petit frère. Quand eux galèrent, lui se voit offrir de squatter l’appartement vacant de Adam Levine et de participer à tous les tapis rouges possibles et imaginables. Autant dire que la douleur est vive quand la réalité vous fout son poing dans la gueule.

Entourage à l’ère youtube

Avoir choisi deux outsiders pour regarder de près (mais de loin) les agissements d’une industrie impitoyable permet à la série de pointer du doigt ses travers sans tomber dans la dénonciation directe. The Other Two sait se montrer très mordante et cynique. Il faut dire qu’il y a de quoi. Entre ces agents qui se battent pour représenter une star naissante, les adultes qui cherchent à fraterniser avec un adolescent en lui envoyant mille cadeaux accompagnés d’autant de compliments malaisants, ces soirées mondaines où tout le monde va pour se montrer mais où personne n’a envie d’être, ou encore les manigances (forcément caricaturales… hein ?) pour que Chase garde une langue bien rose et sa pomme d’Adam bien rentrée… Il y a de quoi regarder l’industrie (musicale, mais pas que) bien différemment. Face au parcours du combattant médiatique auquel Chase prend part, sans amertume ni mauvaise volonté (le bénéfice de l’âge), on se demande forcément à quoi Justin Bieber, les Jonas Brothers, les One Direction et autres popstars à peine pubères ont dû se plier pour obtenir la place qu’ils ont eue dans la musique un temps donné, et ce qu’ils ont dû accepter pour la conserver. ChaseDreams étant un ersatz de Bieber, à savoir un enfant chevelu à la bonne bouille de futur séducteur et aux chansons cul-cul au possible (“mes potes disent que je suis fou, mais je crois que je veux t’épouser à la récré” ou “mon frère est gay mais c’est pas grave !”, #AmisDeLaPoésie), difficile de ne pas faire le lien. D’autant plus pour un rédacteur qui, dans les années 90, rêvait de paillettes et de lumières en écoutant chanter les frères Hanson, et en espérant secrètement être à leur place un jour pour envoûter les foules de sa voix de velour (mais ça, ça reste entre nous).

The Other Two by Les Ecrans Terribles
Case Walker, Ken Marino, la starisation (presque) bon enfant © Jon Pack – Comedy Central

L’explosion de popularité de Chase à l’heure des réseaux sociaux et de la viralité renvoie Cary et Brooke à leur statut de gros losers. D’apprentis artistes qui ont joué le jeu du star-système (à travers une école de danse pour l’une, le passage obligé des auditions pour l’autre) mais se sont fait recrachés sans ménagement par la grosse machine. The Other Two a cette cruauté et cette clairvoyance-là : les rêveurs prennent cher, tandis que surgissent des réseaux sociaux des produits formatés pour plaire à la fois aux adolescentes, à leurs parents et à la sacro-sainte (mais toujours terrifiante) communauté gay. Mais la série a l’intelligence de manier la dénonciation avec discernement et suffisamment de second degré pour éviter de paraître rancunière, et finit par livrer le portrait attachant de deux anges-gardiens déchus, bien décidés à protéger leur petit-frère de sa soudaine célébrité – sans oublier d’en profiter un peu au passage (faut pas déconner). Le mérite en revient tant à l’écriture qu’aux choix de casting, qui mêlent inconnus et valeurs sûres de la comédie US. Ken Marino, particulièrement, parvient à rendre son personnage d’agent d’enfants-stars aux mille et un stratagèmes incroyablement attachant. Sa bonhomie et son enthousiasme over-the-top annulant de facto le caractère quasi-malsain de sa relation avec ChaseDreams. À l’image de la série, qui n’oublie jamais d’être tendre avant d’être acide. Définitivement la plus belle comédie qu’un
« pourquoi pas ? » nous ait fait découvrir cette année.

The Other Two, créée par Chris Kelly et Sarah Schneider
Avec Drew Tarver, Heléne Yorke, Case Walker, Molly Shannon, Ken Marino, Richard Kind.
Actuellement diffusée sur Comedy Central France le jeudi soir.
Photo en une : © Jon Pack – Comedy Centrale

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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