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Courts métrages

Très Court International Festival : très court mais très intense

C’était un samedi ensoleillé qui touchait à sa fin, les terrasses étaient pleines, l’air était doux et le week-end prometteur… C’est dire à quel point rien n’aurait pu me rendre plus heureux et épanoui que de regarder 38 films à la suite, enfermé dans l’obscurité du Forum des Images. Vous avez bien lu, 38. Il ne s’agissait pas d’une performance d’art contemporain sadomasochiste, mais bien de la soirée de remise des prix du Très Court International Film Festival.

Cette manifestation a la particularité de sélectionner des courts métrages dont la durée ne peut excéder 4 minutes. Intrigué par le concept, j’acceptais donc l’expérience, avec curiosité et goût du risque, comme on accepte parfois de croquer dans un piment hardcore ou de se connecter sur Chatroulette à 4 heures du matin. 

Plus sérieusement, j’étais véritablement intéressé à l’idée de découvrir 38 univers distincts, 38 étincelles de cinéma, 38 cinéastes finalement. Les lumières s’éteignent, et c’est le top départ du marathon. Ce sont d’abord certaines craintes qui se confirment, craintes inhérentes à l’extrême brièveté des films. C’est le règne de la chute narrative, de la surprise finale, qui vient éclairer avec plus ou moins de brio l’ensemble du court métrage. Dans l’immense majorité de ce que j’ai vu ce soir-là, cette chute est de nature comique, et certains films poussent le geste à l’extrême, quitte à saboter tout ce qui a été précédemment construit. 

C’est le cas de A Little Thing (Alexander Kohn), qui dessine à travers une structure ambitieuse trois histoires parallèles de rencontres, avec un vrai sens du suspense, jusqu’au carton final criard « Il suffit de dire merci, c’est une petite chose », venant totalement annuler l’intérêt du film et de sa mise en scène. Le court métrage a provoqué de légers rires dans la salle, comme une blague un peu amusante, mais dont la chute volontariste est ici bien dommageable, et presque vulgaire. 

Il est en effet très dur de tenir avec cohérence un récit en 4 minutes. Mais certains films y arrivent, et y arrivent de façon brillante. 

Enough d’Anna Mantzaris, court métrage d’animation impressionnant, montre des femmes et des hommes qui explosent de rage ou pètent les plombs au coeur d’une grande ville moderne. Le mouvement délicat des figurines en feutrine tranche avec la lucidité glaciale du film, et on rit jaune face à ces crises d’angoisse du XXI° siècle, qui nous rappelle si violemment les nôtres. Il y a comme du Haneke dans ces cadres rigides et sévères, où la tristesse de toutes ces vies solitaires éclate dans le brouhaha des mégalopoles occidentales. 

J’ai été marqué par un autre excellent film d’animation : The Afterbirth (Ignacio Rodo, Blanca Bonet) joue des croyances sur la vie après la mort, par le biais d’un dialogue décalé entre deux jumeaux qui s’apprêtent justement à naître. L’un est convaincu qu’il y a quelque chose après la naissance « au dehors de cette caverne », l’autre ne se fie qu’à ce qu’il voit et s’entête. Le film se construit peu à peu comme un conte philosophique, où la réflexion métaphysique étonne par son ampleur et son aboutissement. The Afterbirth s’achève par une magnifique idée sonore, où le jumeau « croyant » incite son frère à fermer les yeux et à écouter le coeur de la « Mère Nature », qui ne bat que pour qui sait l’entendre. 

Les lumières se rallument et marquent la fin du premier programme, ce qui permet à l’ensemble de la salle de souffler un peu. C’est à ce moment que je prends conscience d’avoir applaudi 19 fois à la fin des 19 premiers films, et cela en 60 minutes, ce qui relève de l’exploit olympique. En sortant de la séance, j’ai d’ailleurs constaté avec fierté que les muscles de mes mains avaient doublé de volume, ce qui est toujours extrêmement utile pour draguer sur la plage. 

Très fier de mon nouveau sex appeal, je me rassieds confortablement pour la deuxième partie de la soirée.

A nouveau, force est de constater que l’animation excelle particulièrement, et Appel d’air (Quentin Reubrecht) est mon troisième coup de coeur de la sélection. Le film est d’ailleurs très similaire dans son propos à Enough. On suit un homme qui tente d’échapper à la folie d’une grande ville pour aller respirer, enfin, sur la plage. Le film est particulièrement réussi sur le plan sonore, et l’on ressent chacun des bruits de la ville – klaxons, sonneries de téléphone, moteurs des trains – comme de véritables agressions. Dans ce cas précis, la chute – un avion passe juste au dessus de la plage déserte dans un bruit monstrueux – souligne et parachève la réflexion du film sur l’impossible échappatoire à la modernité, qui ne dort et ne s’arrête jamais.  

De façon inquiétante, ces deux courts métrages témoignent de la réalité de ma génération, où chaque respiration de calme doit être arrachée au tempo infernal de notre société pro-croissance.

Nursery Rhymes (Thomas Noakes), geste radical et extrêmement maîtrisé, creuse à son tour le sillon existentiel de la jeunesse de 2019. Le réalisateur filme les conséquences immédiates d’un accident de voiture : une bande de routards regarde ahuris les décombres de leur van au milieu d’un champ de vaches. En un plan-séquence à la photographie métallique, la caméra filme de façon implacable et cruelle, sur un air de comptine, les restes explosés de la tôle et de l’enfance.    

L’ensemble des 38 films étant réalisés par de jeunes cinéastes, il est intéressant de constater les liens qui se tissent entre eux, les échos qui se répondent, les craintes qui s’entrechoquent, mais aussi l’énergie et l’espoir qui s’affirment. A la fin de la séance, le jury, présidé cette année par Michel Hazanavicius, s’avance devant le public, un peu étourdi par tant de films, mais globalement satisfait. Chacun y va de son petit pronostic personnel, mais j’entends dans les rangées de sièges certains titres qui reviennent.

Après avoir résumé à sa manière la projection, « des films très différents, certains très bons, mais aussi plusieurs grosses merdes », Michel Hazanavicius remet le grand prix du jury à Kvist (The Sporadic Film Collective) l’un des meilleurs courts métrages de la soirée, à la direction d’acteur impeccable, mais qui relevait selon moi plus d’un geste de mise en scène – réussi certes – que d’un véritable film. 

Je me réjouis néanmoins du double-prix reçu par Enough (Prix Canal +, et Prix du film d’animation) et de la mention spéciale du jury à Nursery Rhymes. En sortant de la salle, je me félicite d’avoir résisté à l’appel de la bière en terrasse pour l’amour de l’art. Quelques coupes de champagne s’alignent dans le hall du Forum, et c’est l’occasion de débriefer la généreuse partouze de cinéma à laquelle nous avons tous participé. 

Mon seul regret : ne pas avoir pu assister à la sélection parallèle « Ils ont osé », dont le fascicule arbore en couverture une grosse crotte souriante en train d’exploser (véridique). Ce sera l’occasion de revenir l’année prochaine, pour la 22° édition du Très Court International Film Festival. 

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Alexandre Lança est scénariste et réalisateur. Il considère Oprah Winfrey et J.K Rowling comme ses mères adoptives et est l'heureux possesseur d'un Dracaufeu shiny niveau 100. Depuis 2017, il est également membre élu au bureau de la Société des Réalisateurs de Films (SRF).

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