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Films

UNE COLONIE : l’art de la délicatesse

Après le court métrage La Coupe (2014) et le documentaire Bienvenue à F.L (2015), Geneviève Dulude – De Celles signe avec Une Colonie son premier long métrage de fiction, passé par la Berlinale (Generation Kplus). Un coming of age puissant et émouvant. Incontestablement LA pépite québécoise de cette fin d’année.

Mylia (Emilie Bierre), une enfant timide et farouche de 12 ans, s’apprête à quitter sa campagne natale pour la grande école. A la recherche de repères dans ce milieu qui lui semble hostile, elle apprend à mieux se connaître à travers la rencontre de Jimmy (Jacob Whiteduck-Lavoie), un jeune autochtone de la réserve voisine. Mylia avance comme elle peut, parfois maladroitement, en se frottant à l’absurdité de l’adolescence, à ses malaises et à ses petites victoires… 

Genre ou mouvance, le coming of age, usé par le cinéma indépendant contemporain,  a aujourd’hui souvent du mal à sortir véritablement des sentiers battus. Une Colonie a de nombreuses qualités, à commencer par sa justesse et sa mise en scène, mais reste plutôt dans les clous. La magie a cependant largement opérée, tant j’ai été touchée par le personnage de Mylia qui, sur plusieurs points, m’a renvoyé profondément à la pré-ado que j’étais. Sans pathos et loin du mélodrame, Geneviève Dulude – De Celles livre une fresque pleine d’empathie et de justesse sur la jeunesse. Une justesse qui réveille en chacun de nous les souvenirs (pas toujours agréables) des aléas de cette période ingrate, compliquée et parfois interminable.

Si vous êtes de plus comme moi l’aîné(e) d’une fratrie, et que vous avez donc été naturellement les premiers à expérimenter de nombreuses choses – la première rentrée redoutée au collège que vos petits frères et soeurs vous enviaient haut et fort par exemple – préparez-vous à revivre ces moments dans Une Colonie. Un film qui explore la position à double tranchant du « Grand » de la maison et le cheminement hasardeux sur la route de la vie sans le bénéfice des conseils et expériences si précieuses d’un grand frère ou d’une grande soeur. Le film tire donc sa force de sa faculté à faire ressurgir tous ces petits souvenirs anodins qui chamboulent pourtant, tous ces moments qui nous permettent aussi de comprendre à quel point nous avons depuis bel et bien grandi.

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Coeur en miettes pour la jeune Irlande Côté

La caméra, captant le moindre souffle de ses personnages, sait faire exister l’énergie et la fragilité des personnages en un seul plan. Poétique et tendre, elle est constamment à la bonne place, appuyant tour à tour sur les espoirs et les doutes. Une caméra qui révèle par ailleurs une jeune actrice épatante en la personne d’Emilie Bierre (Catimini, Genèse), dont la force tranquille étonne et insuffle à son personnage réservé et taciturne une présence souveraine. Il en va de même pour la pétillante Irlande Côté sous les traits de Camille, petite sœur bourrée d’énergie, d’un naturel hallucinant. Le choix, largement payant pour les films de ce genre, d’un côté quasi documentaire appuie à merveille les propos de ce coming of age, à l’image de 90’s ou encore Les Météorites dernièrement.

Quant au titre même du film, il se révèle multiple dans son interprétation après visionnage. Il rappelle la colonisation européenne d’un Canada qui n’avait pas demandé à être “découvert” autant qu’il évoque la société dans laquelle Mylia peine à développer un sentiment d’appartenance. La présence et l’importance dans le récit de l’énigmatique Jimmy, un jeune Abénaki rebelle, n’est d’ailleurs pas anecdotique. C’est lui qui ouvre progressivement et discrètement Mylia au monde qui l’entoure, et surtout à elle-même. Bien heureusement, le scénario a l’habileté de ne pas réduire le jeune homme au rôle de « porte-drapeau » de la communauté amérindienne. 

Une Colonie est un récit touchant et fluide, presque en apesanteur, qui m’a donné envie de faire une accolade pleine de fierté à la pré-ado que j’avais pris soin d’oublier. Merci Geneviève, je te tire mon chapeau ! 

Une colonie. Réalisé par Geneviève Dulude-De Celles. Avec Emilie Bierre, Irlande Côté, Jacob Whiteduck-Lavoie… Canada. 1h42. Genre : Drame. Distributeur : Wayna Pitch. Sortie : 6 Novembre 2019.

Crédits photographiques : © Lena Mill-Reuillard/Etienne Roussy.


Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs et au groupe The Clash, entres autres.

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