Venom by Les Ecrans Terribles
Films

Venom n’est pas le messie que Sony espérait (et c’est de leur faute)

Après avoir admis leur défaite en refilant le contrôle de Spider-Man à Marvel (et donc Disney), Sony tente de sauver les meubles en planifiant une série de films centrés sur les vilains du célèbre tisseur. Mais l’idée de voir Morbius, Kraven et compagnie envahir les grands écrans a de quoi laisser des sueurs froides tant Venom, premier focus sur un grand vilain d’envergure, se prend dans la toile d’une série B sans ambition.

Difficile pourtant de faire plus cinégénique que le monstrueux Venom. Pour les néophytes, petit retour en arrière. En 1984, lors d’une grande saga qui voit les Avengers, les X-Men et bien d’autres héros combattre des ennemis cosmiques sur une autre planète, Spider-Man gagne un nouveau costume, tout noir. Plus tard, sous la plume de David Michelinie et les crayons de Todd McFarlane, le héros réalise que ce costume est en réalité un symbiote muni d’une conscience néfaste et violente, et s’en débarrasse fissa. L’alien croise alors la route d’Eddie Brock, un ancien journaliste déchu, devenu dépressif et enragé après s’être fait virer pour avoir truqué un reportage. Ensemble, ils deviennent Venom, une créature qui voue une haine immense à l’homme-araignée et n’hésite pas à tuer et se nourrir de ceux qu’elle juge indigne de vivre.

Si ce petit flashback historique est important, ce n’est pas tant pour expliquer en quoi le film diffère des comics (pour en arriver à l’habituelle conclusion qu’il ne leur rendra jamais justice). Non : il est important pour comprendre que Venom, avant de gagner ses lettres de noblesse et d’obtenir ses propres séries ou mini-séries, fonctionnait comme un miroir déformant. Il était le némésis principal de Spider-Man. Celui que l’Araignée aurait pu être sans son code moral et son abnégation. De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, tout ça tout ça. Venom est la bête noire (au sens propre, pour le coup) que Spider-Man a refusé d’être, et c’est ce qui le rend fascinant, inquiétant et, quelque part, étrangement sympathique.

Venom by Les Ecrans Terribles
Venom, tout droit sorti d’un Alien des années 1980 © 2018 Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH

Nous sommes aujourd’hui en 2018. Après bien des péripéties, Venom obtient son premier rôle sur grand écran, après une apparition dans le douteux Spider-Man 3 de Sam Raimi. Derrière ce long métrage se cache (difficilement) l’ambition de Sony de tirer profit des droits de Spider-Man qu’ils détiennent encore pour mettre en place un univers partagé, où Venom pourrait côtoyer Morbius le vampire vivant, la Chatte Noire et, qui sait, à terme, peut-être Spider-Man lui-même. Venom, premier du nom, se devait donc d’être irréprochable et de poser la première pierre d’un édifice suffisamment solide (à la manière d’un Iron Man il y a dix ans). Avec à sa tête l’impeccable Tom Hardy, testostérone ambulante, la géniale Michelle Williams, un Riz Ahmed en pleine ascension depuis The Night Of et le réalisateur du jouissif Zombieland aux commandes, il y avait de quoi frapper fort. Le résultat n’en est que plus douloureux.

NOURRIS-MOI !

Dans le monde des super-héros sur grand écran, il y a trois sortes d’issues possibles. Les vraies réussites (Spider-Man 1 et 2, The Dark Knight, une bonne partie des films X-Men, Deadpool), celles qui sauvent les meubles (Man of Steel, Spider-Man : Homecoming, Thor) et les belles plantades (du niveau de Daredevil, Fantastic Four et de quelques DC récents). Venom se situe quelque part entre les deux dernières. Ni four intersidéral à la Fantastic Four, ni réussite à peu près convenable, Venom souffre d’un bon lot d’incohérences et d’un manque d’audace, tant visuelle que narrative. Un comble quand on possède en fer de lance une créature aussi imposante et monstrueuse. À trop vouloir rassembler pour assurer le futur de son univers partagé, Sony passe à côté de l’élément essentiel de tout film (super-héroïque ou non) : l’identité. Le ton. Là où chaque film Marvel réussit, malgré une ambiance commune, à se détacher des autres (qui confondrait Doctor Strange, Captain America et Black Panther ?), Sony livre une œuvre générique qui, si elle se suit sans ennuyer, ressemble à toutes les autres.

Dans le viseur, un script paresseux, qui se plante de direction. Venom est censé être une créature dangereuse, qui allie la hargne d’un symbiote impulsif à la colère d’Eddie Brock. Violence, crime et une bonne dose de terreur, voilà les ingrédients nécessaires pour une histoire de Venom. Mais comment rassembler une foule de spectateurs autour d’un être aussi dangereux ? Réponse : en faisant d’un vilain un héros, ou un « anti-héros » pour être plus précis, puisque Deadpool a lancé la mode. Mais le mutant masqué avait pour lui cet humour hardcore et cette verve qui dédramatisaient prodigieusement les flots d’hémoglobine et de violence gratuite. Venom n’est pas drôle. Il n’a pas vocation à l’être. Tout comme il n’est pas censé vouloir sauver le monde. Faire de Venom un héros, d’Eddie Brock un justicier à bloc-notes, est un aveu de faiblesse et prive le film de ses substances premières : la colère, le danger, la monstruosité. Des thèmes qui auraient suffi à sortir le film de la masse s’ils avaient été pris à bras le corps. Un film sur un méchant, ça s’assume !

Venom by Les Ecrans Terribles
On se console au moins devant les jolies rues (et les jolis plans très « romcoms ») de San Francisco © 2018 Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH

Malgré ce faux départ, Sony et Ruben Fleischer auraient pu livrer un film certes sans surprise, mais possiblement rehaussé par des scènes d’action mémorables ou une cruauté jouissive. Ou même sortir un peu des enjeux rabâchés des films de super-héros. Pourtant, après tout ce que le genre a pu proposer cette dernière décennie, Venom se révèle d’une oisiveté consternante. Interminable introduction visant à établir Eddie Brock en héros incompris, découverte du nouvel alter-ego, traque par une milice paramilitaire, histoire d’amour sans saveur mais porteuse d’une prise de conscience (avec une Michelle Williams inexistante, le crime !) : tout est vu, revu et sans surprise, et ne fait que dupliquer à sa sauce un récit déjà bien établi dans les films Hulk (le copier-coller n’est pas loin). Ce qui n’a pas empêché les spectateurs américains de se ruer en salles aux USA cette semaine (meilleur démarrage pour un mois d’octobre). Mais la satisfaction est-elle présente en fin de séance ? Le film classé « R » promis par le studio a laissé place à un PG-13, où le symbiote balance des punchlines en voix off et réclame à bouffer à intervalles réguliers, à l’image de la plante carnivore de La Petite Boutique des horreurs, d’ailleurs bien plus inquiétante que la bestiole que nous propose Sony cette année. Venom, le monstrueux, le musculeux, l’affamé, en prend inévitablement un coup. De némésis implacable, il devient âme charitable ; de miroir déformant, un porteur de vérité. Tant de potentiel gâché. À l’heure où même Tom Hardy en vient à se désolidariser du projet – et regrette probablement d’avoir signé pour encore deux longs métrages -, le spectateur est en droit de faire la gueule et de réclamer des histoires qui ne soient pas une déclinaison de dizaines d’autres vues auparavant. Et nous de penser au Venom qui ne sera jamais, celui qui aurait évité l’aseptisation suicidesquadesque d’un méchant charismatique par un studio bien trop frileux.

Venom, de Ruben Fleischer. Avec Tom Hardy, Michelle Williams, Riz Ahmed. Film de super-vilain, non de super-héros, enfin d’anti-héros plutôt. Durée : 1h52. Distributeur : Sony Pictures. Sortie le 10 octobre 2018.

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi, je me suis vite forgé un amour véritable pour les séries télés, bientôt rejoint durant le lycée par une fascination pour le grand écran. Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Je voue un culte à Zach Braff, Guillermo DelToro et Balthazar Picsou (because why not ?)

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