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Cannes 2019

White Limonade

Peut-on parler de ce qu’on ne connaît pas? Faut-il forcément faire partie d’une communauté pour en parler avec justesse? Est-il possible de nourrir son propre aveuglement ? Le cinéma est-il condamné à être imperméable aux problématiques de société, à une époque où la montée des nationalismes en France n’est plus une abstraction ? Toutes ces questions complexes flottent dans l’air du temps, relayées notamment par le collectif 50/50 qui commence à importer en France les concepts de quotas d’inclusivité. Notre envoyée spéciale à Cannes, Fairouz M’Silti, assez mécontente des moments passés devant Le Jeune Ahmed des frères Dardenne et Une fille facile de Rebecca Zlotowski, fait le pont entre ces questionnements et la représentation des Maghrébins à l’écran dans ces films.

Mon tropisme algérien est récent mais incandescent”. Voici une phrase entendue par hasard alors que j’essayais de profiter d’un instant de calme et des rares rayons de soleil de cette 72ème édition du festival de Cannes, alanguie sur la plage Nespresso privatisée par la Semaine de la Critique. S’ensuivirent dix minutes de gêne intense à se demander si ça valait vraiment le coup d’endurer le malaise causé par cette apologie des douceurs du Maghreb émanant d’une personne non-maghrébine mais enthousiaste : “L’odeur du jasmin et des fleurs le soir au coucher du soleil, ça te transporte vraiment ailleurs”, “Tu connais Cheikha Rimiti? Je sais pas comment on prononce mais c’est super! Et tu sais ce que ça veut dire Rimiti? C’est remettez, remettez-moi à boire! C’est extraordinaire non, quelle audace!”, “En tout cas j’ai une maison en Tunisie, vous êtes les bienvenus!”. J’ai tenu le coup, en me disant que si je cédais la place que j’avais choisie avec tant de soin, pile à la bonne inclinaison de parasol (la tête à l’ombre et les pieds au soleil, tmtc), c’était presque comme laisser gagner encore une fois la colonisation. Or mes grands-parents ne se sont certainement pas faits water-boardés pendant la guerre d’Algérie pour que je me fasse déloger de mon parasol par des quinquas habillées Comptoir des Cotonniers en plein délire Café des Délices.

Après, il faut bien reconnaître, dans les grandes poupées russes des couches sociales, je suis certes dans le 99% global comparé à Bernard Arnault et Vincent Bolloré, mais à la fois dans le 1% de chanceux qui se dorent la pilule à Cannes en ayant l’opportunité de se plaindre de leurs voisins de parasol. Mais aussi dans le 0.0001% de professionnels franco-maghrébins du cinéma, tellement les cousin.e.s sont rares dans les rangs du 7ème Art, que ce soit dans la presse ou ailleurs. Et le prix à payer pour ce privilège, c’est de côtoyer l’élite culturelle, belle endormie uniforme, rattrapée ces jours-ci jusque dans les salles obscures par toutes ces questions identitaires tannantes et fort complexes. Elle s’en trouve fort marrie, la pauvre. Après toutes ces années persuadée qu’il suffisait d’avoir voté Mitterrand en 81 et d’être Charlie quand le contexte l’impose pour ne pas avoir à rendre compte de ces problématiques ennuyeuses et, à-priori, anti-cinématographiques. Mais que voulez-vous, life’s a bitch! Et même une habibitch! Et on sent au fond, malgré toute leur résistance initiale, que les cinéastes français, ou de cultures adjacentes à la France (métaphore diplomatique pour les Dardenne), sont en proie à des réflexions profondes et conflictuelles sur l’Autre, en particulier le jeune Arabe, et sa place dans la société. C’est assumé plus ou moins frontalement, pas forcément mal intentionné, mais le plus souvent très malaisant. Parce que malgré toute la meilleure volonté du monde, et parfois un affolement sincère pour le jasmin et la fleur d’oranger, l’Arabe, cet éternel Autre, est maintenu dans son statut fondamental d’étranger.

Or, avant toute chose, il faut bien prendre en compte que la sensation de malaise liée aux discriminations raciales précède toute analyse critique ou politique, et précède parfois toute parole. C’est-à-dire qu’on sent instinctivement qu’il y a quelque chose de rabaissant dans un regard, un geste, ou en l’occurrence dans une démarche de cinéma, avant même d’avoir les outils d’analyse pour l’expliquer à froid et le faire valoir de manière argumentée. Parfois,  même avec ces outils, ça reste tout bonnement impossible à exprimer. Et, comme tous les déficits de communication, cela peut plonger dans des états de frustration intense. Les mêmes qui sont en jeu dans les dynamiques du sexisme par exemple. On sent qu’on est rabaissé et renvoyé à un grand ensemble, et cette perception instinctive nous rend animal. En outre, étant donné que le soupçon en jeu dans le racisme, comme dans le sexisme, est celui d’une sauvagerie, d’un état de sous-civilisation (quelle que soit sa forme), si on a le malheur de s’énerver ou de réagir de manière ne serait-ce qu’un peu irrationnelle, on a tout perdu. Puisque, dans ce cas-là, on aura démontré à la personne en face que son à-priori était fondé. C’est le fameux “Je ne peux pas te parler quand tu es dans cet état” prononcé par l’amant, le patron, le malotru random, dont le mépris indicible nous a précisément fait grimper dans “cet état” de nerfs intolérable.

Une sombre histoire de gaze

Après ce petit condensé des enjeux émotionnels liés aux mécaniques d’oppression, penchons-nous donc de concert sur les deux films primés à Cannes que sont Le Jeune Ahmed et Une fille facile, dont il a fallu à votre obligée un peu de temps pour se remettre.

Ce qui lie Ahmed et Zahia, c’est le malaise ressenti devant chacun de ces films. Le malaise de sentir un regard scrutateur sonder la créature étrange et récalcitrante de l’Arabe et se satisfaire de très peu. Dans la plus grande inconscience de ce que l’approche condescendante détruit d’intimité et de confiance. Céline Sciamma expliquait avec beaucoup de finesse lors de la conférence de presse de Portrait de la jeune fille en feu que les concepts de regards de cinéma, de male gaze et de female gaze, étaient encore très mal reçus en France. On peine à accepter qu’une démarche artistique pure puisse être corrélée à l’expérience sociale de l’artiste. Because l’universalisme, you know? Or quand on écoute encore une fois Sciamma raconter sa méthode de travail avec ses comédiennes, qu’elle appelle ses collaboratrices, et qu’on observe le résultat à l’écran, force est de constater que l’image obtenue est révolutionnaire en terme de mise en scène de la nuance et de la fragilité. Oui, on sent et on voit la différence quand le travail est basé sur la confiance et l’égalité, et qu’il conduit à l’abandon actif et consenti de comédiennes (et comédiens) libres d’être vulnérables et complexes. Et en qui la réalisatrice, puisqu’elle est femme et que cette expérience construit son regard, se reconnaît sans retenue. Chez les Dardenne et Zlotowski on en est très loin.

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Idir Ben Addi dans Le Jeune Ahmed des frères Dardenne. Copyright Christine Plenus

Mais, en réalité, on en est souvent très loin. Plusieurs comédiens maghrébins m’ont confié refuser à tour de bras des rôles de terroristes et finir par accepter des rôles de voyous “pas trop clichés”, “histoire de quand même bosser un peu”. Idem pour les comédiennes. J’ai eu l’occasion de rencontrer il y a quelques temps une jeune actrice, castée à la sauvage pour un film césarisé entre temps, qui envisageait de ne pas continuer dans cette voie, tant on ne lui proposait que des rôles de beurettes hypersexualisées. C’est comme si les Maghrébins de France, de Navarre et du Plat Pays, devaient se contenter d’être mal incarnés, insultés ou effacés, mais devaient tout de même être reconnaissants qu’on daigne s’intéresser à eux. Comme dans la fable « Les Animaux Malades de la Peste » quand le renard dit au roi que les animaux subalternes devraient considérer comme un honneur d’être mangés par lui.

Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
– Jean de la Fontaine, Fables, Livre VII, 1678


Blanc gazouz et gazouz blanc

On oserait ainsi proposer le terme de gazouz, pour désigner le concept de “regard du Blanc”. Le terme est quand même plus mignon que white gaze. Or on sait que ces sujets sont difficiles à recevoir, et on ne voudrait pas que le public d’Art et d’Essai fasse une attaque ou développe un zona. Gazouz est un mot d’arabe dialectal qui signifie limonade, et il faut savoir que la limonade est une vraie institution au Maghreb. Elle est sur toutes les tables à l’heure des repas et on ne serait pas surpris que sa consommation dépasse celle de l’eau (surtout vu l’historique des coupures et des rationnements en eau dans la région). Du coup, dans ce contexte, le gazouz c’est littéralement le morceau de sucre qui aide la médecine à couler. Ou peut même rendre le terme encore plus choupi et inoffensif, et rajouter une syllabe pour obtenir gazouzou. Qui à peur du gazouzou ? Allons donc, rien à craindre ! Mais il faudrait quand même l’interroger un peu ce petit. Car si le gazouzou pense bien faire, il est le plus souvent inconscient de ses limites. Et il réduit presque automatiquement le sujet qu’il observe s’il ne lui ressemble pas, ou s’il a la latitude de pouvoir le catégoriser comme étant éloigné de lui.

ali est sale
Manuel scolaire des années 1950. En savoir plus : https://orientxxi.info/magazine/l-heritage-colonial-de-la-francophonie,1356

On rappelle que le système tel qu’il fonctionne aujourd’hui privilégie mécaniquement les hommes blancs dans les institutions culturelles et pour l’expression artistique en général (pour un ensemble de raisons topographiques et historiques qu’on ne développera pas ici, mais dont on peut facilement avoir l’intuition). Or ce fameux système s’enorgueillit en même temps de son ouverture d’esprit. C’est tout de même ballot, on en conviendra. Il est à noter que les Arabes sont des Blancs comme les autres et parfois, soucieux de ne pas se faire remarquer, ou de préserver la zone de confort intellectuelle du consensus, ils peuvent être tentés de se fondre dans la masse et de renforcer la représentation dominante en adoptant eux-mêmes le gazouzou (au hasard dans Divines?). Tout comme les femmes sont des hommes comme les autres parfois hélas. On rappelle également dans un but de concorde civile que tous les Blancs ne sont certes pas égaux dans une structure culturelle qui reste universellement élitiste, voire franchement snob (ce que Zlotowski met bien en scène au demeurant).

Par ailleurs, les Arabes et les Maghrébins ne sont pas les seuls logés à cette enseigne, toutes les minorités sont concernées. Le réalisateur Ladj Ly, lauréat de la mention ex-aequo du jury à Cannes pour Les Misérables qui aborde les délicates questions des violences policières en banlieue, expliquait en avoir assez de voir des cinéastes systématiquement raconter des histoires à la place des concernés. Les temps seraient-ils en train de changer? Si on tend l’oreille, on peut entendre le bruit des consciences qui s’éveillent et accueillent doucement des concepts si longtemps refoulés, ainsi que la violence de leurs implications. Après une édition cannoise 2019 si riche en espoir de modernité, on n’a pas du tout envie de retourner en arrière. Quitte à en laisser certains sur la route. Tant pis. Ou tant mieux. Ils auront tout le loisir de nous rejoindre plus tard s’ils le souhaitent.

Photo en Une : Les frères Dardenne et leur prix de la mise en scène à Cannes pour Le Jeune Ahmed, mai 2019 © AFP

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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