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Annette : « Les histoires d’amour finissent mal… »

Leos Carax nous avait laissé en 2012 avec quelques minutes de comédie musicale dans les décombres fantomatiques de la Samaritaine. « We once had a child… » chantait Kylie Minogue à Denis Lavant, son amant du passé. Quelques années plus tard, la star a retiré son imper et sa perruque courte, et les a légués à Marion Cotillard. Celle-ci grimpe dans le taxi, et se lance à corps et voix perdus dans cette histoire qui n’était pas terminée. Celle d’Ann et d’Annette, de Marion et sa marionnette.

Annette, ce sont deux heures et vingt minutes de cinéma qui passent en un souffle. Il nous est d’ailleurs suggéré en préambule de prendre une grande inspiration avant d’entrer en apnée jusqu’au générique final. Ce conseil nous est prodigué dans la scène d’ouverture, donnant le « la » au lancement de ce grandiose opéra,  qui se révèle être l’une des plus audacieuses du cinéma de Carax. Les personnages se réunissent et se préparent à plonger dans le film avec cette séquence performative qui donne des frissons. La bande-originale flamboyante des Sparks accompagne des paroles émouvantes et drôles, clamant qu’on n’a « jamais assez de moyens » pour faire un film. Par cette musique, le réalisateur évoque avec autodérision les énormes difficultés financières qu’avait entraîné le tournage des Amants du Pont Neuf, avec la reconstitution à l’identique du Pont Neuf dans le Sud de la France. D’une extrême précision mais joyeusement foutraque, épique et intime, superbe et grotesque, la démesure habite ce film dont le réalisateur marie les contraires avec maestria. On retient son souffle, mais aussi son scepticisme, dans cette leçon de « suspension of disbelief » cristallisée par l’apparition de Baby Annette, le nœud du drame. La trame tient en quelques lignes car finalement, peu importe l’histoire. La multiplication des effets est là pour nous rappeler que ce n’est que du cinéma, mais que le cinéma est tout. Carax réalise une œuvre qui parle avec passion de la fabrication d’un film et de ses infinies possibilités. Le cinéaste s’autorise la création de mondes qui se mêlent, de parler au spectateur, ou de changer de perruque, tant que le film est beau.

Long-métrage fétichiste, comme toute la filmographie de Carax, Annette fascine par la multiplicité des clins d’œil à ses cinq films précédents, faisant de son cinéma une œuvre totale. Aux manettes et à l’écran dès l’ouverture, le réalisateur revisite ses films comme on déambule dans un musée. Mauvais Sang et Pola X existent dans les nombreuses séquences de motos qui donnent corps à la vitesse, et Les Amants du Pont-Neuf sont désormais des citoyens américains. Holy Motors est de tous les plans, du taxi jusqu’au gorille, en passant par une forêt fantasmagorique, sans oublier l’accordéoniste qui embarquait sa troupe de musiciens dans un entracte inoubliable. Et l’amour, toujours, avec cette sentence hitchcockienne qui habitait son premier film éponyme, Boy meets Girl. Patchwork documenté sans être surchargé, Annette est infusé par le cinéma : celui du muet, du film noir et de Jacques Deray, parfois. Cette accumulation de références pourra en déstabiliser plus d’un, lui donnant l’impression d’être dans un univers inhospitalier qui le piège en se glissant dans des chemins de traverse. Mais ces divers hommages réjouiront sans aucun doute les plus assidus du cinéma de Carax, heureux de se sentir chez eux mais d’être toujours bousculés au sein d’un univers singulier, codifié et sensoriel. 

Le film ne serait sans doute pas le même sans ses interprètes, qui endossent finalement leur propre rôle. Marion Cotillard accepte de mourir une énième fois sur scène, pour mieux reprendre vie dans un rôle qui la sublime. Elle est l’avatar de toutes les divas, et se transforme même en fantôme, « yurei » japonaise aux longs cheveux qui jette un sort à son mari et sa fille. Un conte satirique et tragique balisé par ses codes traditionnels dès les premières minutes, minutes durant lesquelles Ann croque dans une pomme. A la petite taille de Lavant se succède le gigantisme de Driver. Un rôle physique qui prouve sa propension à se métamorphoser pour un rôle. Une pointe de nostalgie nous emporte quelques instants, on regrette un peu la poésie de la langue française et l’épure de son cinéma d’avant, le film souffrant d’un déséquilibre du fait d’une seconde partie un peu longue. On cherche parfois Denis Lavant, alter ego si identifié à son réalisateur depuis ses débuts, qu’un Adam Driver ne saurait tout de même pas remplacer. La postérité nous dira si Annette est un film aussi important que Mauvais Sang ou Holy Motors. Mais ce qui est certain, c’est que ce versant spectaculaire est un moyen pour Carax de sortir de sa zone de confort et de prendre des risques en osant proposer une comédie musicale pleine de fougue. « So may we start ? »

Réalisé par Leos Carax. Avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg… France, Etats-Unis, Mexique, Suisse, Belgique, Allemagne et Japon. 02h20. Genres : Comédie musicale, Drame, Romance. Distributeur : UGC Distribution. Film d’Ouverture au Festival de Cannes 2021. Sortie le 7 Juillet 2021.

Crédits Photo : © UGC Distribution.

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