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De l’or pour les chiens : Des Landes chaudes au froid Paris

Après un passage en réalisation à la Fémis et deux courts métrages (dont le premier a reçu la Queer Palm au Festival de Cannes 2016), Anna Cazenave Cambet livre un premier long métrage aussi solaire que dérangeant : De l’or pour les chiens. Un coming of age singulier qui sort des codes bien trop huilés du genre. 

Esther (Tallulah Cassavetti), 17 ans, termine sa saison dans les Landes derrière un stand de glaces. Amoureuse transie de Jean (Corentin Fila), jeune homme  rencontré au cours de l’été mais reparti trop tôt, la jeune fille décide de le retrouver à Paris. Ballotée par la vie, oscillant entre déception et malchance, elle finit par croiser le chemin d’un groupe de nonnes parisiennes.

De l’or pour les chiens s’ouvre de façon surprenante avec le plan séquence d’une longue scène d’amour dans les dunes landaises entre Esther et Jean. Des ébats que la jeune fille s’empresse ensuite de noter dans son journal intime sexuel, dans lequel elle recense le nombre de fois avec un même partenaire, les attentions particulières (ou non) de ce dernier, ainsi que les positions et les lieux expérimentés. Grâce à ces scènes, Anna Cazenave Cambet présente une jeune héroïne d’ores et déjà sexualisée. Une sexualisation que la réalisatrice va par la suite progressivement effacer. L’émancipation de son personnage ne se fera donc pas par ce biais, comme déjà vu dans bon nombre de films mettant en vedette des adolescentes – réalisés par des hommes a fortiori. Un choix délibéré de la réalisatrice, qui explique : « Je suis de plus en plus lassée que l’on continue à nous faire croire que les filles ne se libèrent que par l’accès à la sexualité, une sexualité par ailleurs largement codifiée par une culture hétéro normative que le cinéma tarde un peu trop, selon moi, à déconstruire. Esther est d’une génération qui a eu accès à des images pornographiques très tôt, elle sait depuis longtemps ce qu’est une sodomie ou un gang bang ».

Esther est présentée comme une jeune fille discrète, plus en osmose avec son corps que les relations sociales. Souvent à l’écart, elle se place en observatrice. L’amour qu’elle porte au jeune homme est sincère et sans exigence, et l’on comprend rapidement que Jean n’est pas dans le même schéma. Pour lui, c’est une simple amourette de vacances. La jeune fille se confronte ensuite à la dure réalité de la vie en deux scènes : l’une avec sa famille, où sa mère (Julie Depardieu) jalouse le regard déshabilleur de son compagnon, plus jeune qu’elle, sur sa fille, et la séquence de rupture avec Jean dans un café parisien. Dans l’une comme dans l’autre, personne n’attend Esther.

Ayant quitté la chaleur des Landes en robe à motifs bonbons, Esther se retrouve dans une capitale froide et son style n’est plus en adéquation avec ce nouvel environnement peuplé d’écharpes et de manteaux. Alors que le début du film se veut coloré et chaleureux, l’arrivée à Paris signe un changement de mise en scène, plus fixe, glacial et terne. Et quand Esther trouve refuge dans un couvent de religieuses à Montparnasse, De l’or pour des chiens s’enveloppe d’une sensation de mystère et d’apaisement. La palette chromatique du film s’estompe et Esther est maintenant totalement revêtue. Le lieu, mais surtout Sœur Laetitia (Ana Neborac) qui a fait vœu de silence, fascine notre héroïne – et le spectateur. Une fascination qui se clôt par un monologue de ladite Sœur d’une grande intensité, durant laquelle elle confie à Esther ses peurs et ses certitudes. Sortie grandie de cette expérience, Esther prend conscience des rapports humains, et surtout de son rapport aux hommes, où tout ne peut se résumer à « je te donne et tu reçois ». De l’or pour les chiens se place dans la digne lignée de Jeune Femme (2016) et Tu mérites un amour (2019), un film avec à sa tête un duo de réalisatrice/comédienne qui régénère le cinéma français, notamment dans sa représentation de la sexualité féminine à l’écran. Une traversée adolescente de l’Hexagone qui insuffle un nouveau vent sur le genre bien trop huilé du coming of age féminin.

Réalisé par Anna Cazenave Cambet. Avec Tallulah Cassavetti, Corentin Fila, Ana Neborac… France. 01h39. Genres : Drame, romance. Distributeur : Rezo Films. Sortie le 30 Juin 2021. Sélection Semaine de la Critique Cannes 2020.

Crédits Photo : © CG Cinéma.

Touche-à-tout, Camille écrit et réalise des courts métrages, et officie en tant que directrice de casting sur de nombreux projets. Elle est également la rédactrice en chef des Écrans Terribles depuis mai 2021. Sur son temps libre, elle photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs, aux bandes originales mélancoliques et au grand écran, entres autres.

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