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Musique et Cinéma

Orfeu Negro : Depuis la colline on peut voir l’enfer

En 1959, Marcel Camus remporte la Palme d’Or à Cannes avec Orfeu Negro, succès critique et populaire franco-brésilien dont les contours flous ont fait couler beaucoup d’encre, et ce longtemps encore après sa sortie. D’une colline à l’autre, on peut apercevoir Orphée guider les lucioles dans la pénombre. Lumière sur la chronique de son voyage.

Orphée brûle les planches et crève l’écran

Au départ, Orfeu Negro est né de la rencontre entre Sacha Gordine, producteur désireux de faire un film sur l’Amérique latine, et le poète et diplomate Vinícius de Moraes. À l’origine, Orfeu da Conceição était une pièce de théâtre que Vinícius avait du mal à financer à travers laquelle il souhaitait parler de son pays par son socle : le peuple, juché en l’occurrence sur les hauteurs de la colline de Conceição, favela historique de Rio de Janeiro. Il finit par la financer grâce à la campagne promotionnelle autour du film, et la pièce est alors montée en 1956, dans le même temps que se prépare le tournage. La pièce sera un succès tel qu’elle laissera une empreinte indélébile dans la mémoire du peuple Brésilien. Parallèlement à la pièce, Marcel Camus est appelé pour le projet et s’empare du film qu’il se dit « prédestiné » à réaliser. Ainsi paraît Orphée noir devant le public Cannois le 12 mai 1959.

La fête et la mort

À l’approche d’un ferry, les quais et les rues de Rio se chamarrent d’une foule effervescente qui s’arrange en vue du carnaval. Dans un tramway bondé, nous rencontrons Orphée et Eurydice qui s’apprêtent à rejouer sous nos yeux l’une des plus vieilles histoires du monde. Le ton est léger et les minutieuses chorégraphies du peuple qui s’active autour confèrent à l’ensemble une gravité plus que bienvenue dans notre ascension de la colline. Là-haut, un calme olympien préserve ce paradis microscopique des lames de fond qui agitent le carnaval naissant en contrebas. Après un court moment de répit, il est temps de se préparer à redescendre pour les festivités. Là-bas, il y a la fête, mais également la mort. En dessous, le froid impersonnel des villes aux lignes architecturales bien tracées et verticales marque l’entrée du royaume des barrières et des délimitations. Ce sont les enfers de la bureaucratie, depuis les escaliers de marbre qui spiralent à l’infini jusqu’aux immuables chambres mortuaires qui abritent des fantômes de papier.

Les références mythologiques sont distillées en métaphores poétiques et deviennent autant d’images transmises par la sagesse populaire, qui incarne l’âme du film et celle du Brésil. Finalement, c’est seulement par l’amour et la douceur que la tragédie d’Orphée est surmontée, jusqu’au point culminant d’une dernière scène bouleversante, un chant solaire qui surplombe la baie.

Le Brésil vu de Billancourt

Jean-Luc Godard expédiait sommairement la question d’Orfeu Negro à sa sortie en disant que le film se faisait l’ambassadeur du « Brésil vu de Billancourt ». Pourtant, ce n’est ni celui de Billancourt, ni celui du lac Léman. Amoureux du pays de la Bossa Nova, Marcel Camus voulait une représentation authentique de sa culture, et si la cible est manquée à certains endroits, cette attaque semble bien mesquine tant le réalisateur a travaillé d’arrache-pied avec l’équipe et ses artistes associés pour construire une œuvre généreuse qui soit à même de rendre compte de la complexion du carnaval de Rio et des monarques éphémères qui l’habitent. C’est le Brésil de Vinícius, de Tom Jobim et Luiz Bonfá, c’est celui des écoles de samba, des anciens esclaves et des Yorubas, de la macumba et des Orixás. C’est la Bossa Nova bourgeoise mise au service d’un conte populaire. Orfeu Negro c’est le Brésil du peuple, celui des pauvres, pas celui du Copacabana Palace.

© Solaris Distribution

Le testament d’Orfeu

À l’international, la Palme d’Or et l’obtention de l’Oscar du Meilleur film étranger en 1960 permettent à Orfeu Negro de faire connaître un pays différent des clichés qu’on lui attribuait habituellement à l’époque de Tino Rossi ou Tico-Tico. Le succès du film de Marcel Camus sera le principal déclencheur d’un véritable embrasement pour la musique Brésilienne à travers les années soixante, tandis que Stan Getz, Frank Sinatra et consorts viennent à leur tour broder leurs lettres de noblesse sur le mouchoir de la Musique Populaire Brésilienne (ou MPB). A Felicidade & Manhã de Carnaval sont rapidement élevés au rang de standards jazz, alors que Dizzy Gillespie parle de la découverte d’un nouveau monde musical en relation directe avec celui des jazzmen nord-américains, de la fraternité entre ces musiciens noirs du nord et du sud. Ce phénomène n’épargne pas non plus la France, où la MPB inspire des artistes comme Georges Moustaki et Pierre Barouh.

Des cris au paradis

Pourtant, assez rapidement, les coutures de ce costume de carnaval commencent à craquer, laissant entendre quelques cris étouffés au paradis. Tout d’abord, il y eut un couac lors de l’élaboration de la musique du film : Camus, bien qu’ayant confié à Tom Jobim la direction musicale, ordonnait des changements de paroles et de lignes mélodiques au prétexte qu’ils correspondaient mieux à sa vision, et mettait les artistes en concurrence. La consécration d’Orfeu Negro à Cannes laissait elle aussi des plaies apparentes. Le corps diplomatique Brésilien regrettait qu’Orfeu soit une victoire Française, tandis que beaucoup de Brésiliens célébraient une victoire nationale tout en dénonçant la cooptation de leur mérite par ce Français qui leur volait la vedette. L’entreprise Philips, en charge de l’édition phonographique avait de son côté sorti la bande originale de l’œuvre sans créditer les interprètes et compositeurs de ses musiques, ce qui fut perçu comme une trahison. L’erreur fut partiellement réparée avec les pressages ultérieurs de l’album, mais le mal était fait. Enfin, le film fut vivement attaqué par le Cinema Novo, mouvement proche des néoréalistes Italiens et de la Nouvelle Vague Française, qui invoquaient une vision trop touristique et exotisante, pas assez sociale des Favelas. Orfeu Negro se départirait donc de la pièce de Vinícius de Moraes pour toucher le public occidental venu s’asseoir devant la carte postale d’un imaginaire Français.

Entre le cri du cœur d’un amoureux du Brésil et la caricature d’un touriste Français, il existe tout un spectre artistique et émotionnel. Ainsi, il ne peut y avoir une seule et unique réception d’Orfeu Negro. C’est une œuvre poétique marquante et importante à plus d’un titre qui a beaucoup rassemblé autour de la musique et de la culture populaire de ce pays. C’est un témoignage rare et précieux d’un Brésil qui a existé et n’existera plus jamais. Malgré cela, on peut légitimement déplorer le fait que pour monter Orfeu da Conceição, il a fallu convaincre des Français de s’intéresser à la pièce, comme on peut regretter le fait qu’un film sur le Brésil ne puisse être tourné qu’au prix de la cooptation et de l’appropriation culturelle par le vieux monde. C’est l’éternelle élégie de cette Eurydice du Sud, dont le destin dépend du regard de son Orphée blanc.

Mentions et références :

Chega de Saudade – A história e as histórias da Bossa Nova, de Ruy Castro

« Si tu vas à Rio… » : La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle, d’Anaïs Fléchet

Réalisé par Marcel Camus. Avec Breno Mello, Marpessa Dawn, Ademar Da Silva… France, Brésil, Italie. 01h45. Genres : Drame, comédie, musicale, romance. Distributeur : Solaris Distribution. Sortie le 1er Juin 1959. Palme d’Or au Festival de Cannes 1959.

Crédits Photo : © Solaris Distribution.

Élevé dans une famille d'artistes, Bernard est un enfant de la balle. Auteur, compositeur, multi-instrumentiste, il poursuit actuellement des études afin d'écrire et tourner des films. Convaincu que l'art est à la fois mystique et politique, il arpente des chemins sans trop se soucier de savoir où il va, persuadé que le voyage a mieux à offrir que le point d'arrivée.

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