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Films

MONOS s’en va en guerre

Un groupe de jeunes, plus tout à fait ados, pas encore adultes, s’entraîne au combat sur les hauteurs des montagnes colombiennes. Leur mission : surveiller une otage américaine. Alejandro Landes propose à partir de ce canevas une expérience immersive somptueuse, violente, unique.

Monos (“unité en Grec”) n’est pas un film de guerre, ni un survival, ni un teen-movie. Il est tout cela à la fois. Perché sur de hauts plateaux, un groupe d’une dizaine de jeunes guérilleros évolue entre exercices militaires, rudes instants d’apprentissage et d’intégration et soirées avinées au coin du feu. Qui sont ces jeunes gens, comment sont-ils arrivés ici ? Le film ne s’attardera pas sur ces questions, mais profitera de la situation dans laquelle il place ses personnages pour nous offrir un spectacle époustouflant. D’une mer de nuages à la Friedrich à une jungle amazonienne luxuriante aux accents herzogiens, Landes envisage le voyage comme total. Une expérience pleine de couleurs qui prend vie au cours d’une séquence de liesse dans laquelle la caméra plonge littéralement dans des nuées de fumigènes colorés. Une séquence intensifiée par la musique électronique de Mica Levi, à l’origine de la balade sonore cosmique d’Under the Skin (Jonathan Glazer, 2012). Une bande son qui apporte elle aussi de la couleur au long-métrage, sombre celle-ci. Cette atmosphère sonore participe à un dédoublement, celui de l’insouciance combinée à la gravité de ces ados soldats, tout comme la nature paradisiaque dans laquelle ils évoluent tranche avec la violence et l’âpreté de leur quotidien.

Le réalisateur sème le trouble tout au long du film en plaçant ses personnages dans l’instant présent, sans dévoiler aucune trace de leur passé, pendant ce qui qui pourrait être quelques jours ou plusieurs années.Les personnages se fissurent, car, humains après tout, ils aimeraient parfois pleurer mais cela leur est interdit par la discipline militaire du guérillero. Alejandro Landes transcende les notions de temps et d’espace pour capter l’essence de son Monos. Un Monos constitué par un groupe soudé, qui renvoie le spectateur aux enfants soldats du monde entier et qui questionne sur les origines de la violence, comme sur les planches d’une tragédie. Quand Wolf abat la vache Shakira par mégarde, il tue l’animal nourricier qui veillait sur ses enfants et enclenche un tourbillon de violence. Animal peu anodin puisqu’il renvoie à des mythes grecs tragiques, la vache évoque la discorde à l’origine de la transformation de Io en génisse ou la vache creuse qui participa à la naissance du monstrueux minotaure. En puisant dans les contraires et en s’élevant à l’universalité du groupe et de ses agissements, Monos s’affirme comme un conte moderne et poisseux.

Alejandro Landes n’est pas le premier à mettre en scène un groupe de jeunes « orphelins » armés réunis pour une conviction commune. On pense à Jessica Forever (Caroline Poggi et Jonathan Vinel, 2019), dont les intentions rejoignaient celles du réalisateur colombien dans le dépouillement des éléments de contexte pour chercher l’essence d’une fratrie. Même si les deux films revendiquent une beauté plastique et sonore, Monos est doté d’une véritable épaisseur, il est incarné, à la différence du décevant long métrage de Poggi et Vinel qui basculait dès les premiers plans dans un maniérisme poseur. Dans le cinéma de Landes, la chair est meurtrie, salie, réconfortée, les rapports de pouvoir sont universels et le spectateur sort de la séance boueux, écorché, parfois humilié dans cette fiction immersive et physique au plus près de ses protagonistes. Une compilation de scènes qui reposent sur la forme alourdissent quelque peu le film sur sa fin, mais ce bémol est rapidement évacué par la performance d’une bande d’acteurs au sommet. De jeunes acteurs triés sur le volet au cours d’un casting initiatique dans des décors réels façon camp d’entraînement, et accompagnés par l’actrice américaine Julianne Nicholson (mère autoritaire dans I, Tonya ; plus récemment aperçue dans la série The Outsider), elle aussi capable d’une étonnante palette d’émotions doublée d’un jeu très physique.

En plaçant le spectateur dans une situation décontextualisée, Alejandro Landes ne réalise pas un film militant qui chercherait à dénoncer la création d’enfants soldats par les guérillas colombiennes. Cette absence de contexte permet tout de même d’amener le spectateur à réfléchir de façon plus universelle à l’existence de guérilleros mineurs de par le monde et aux dommages irréversibles de leur embrigadement sur leur développement, ainsi que l’absence de perspective qui les menace. La discipline militaire est le sujet du film mais reste un support pour décrire l’initiation de ces jeunes personnages. Monos est avant tout un voyage pour les sens…

Monos. Un film réalisé par Alejandro Landes. Avec Julianne Nicholson, Moises Arias, Sofia Buenaventura… Colombie, Argentine, Pays-Bas, Allemagne, Suède, Uruguay. 01h43. Genre : Drame, aventure. Distributeur : Le Pacte. Sortie le 4 mars 2020.
Crédits photographiques : Copyright DCM

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