Dirty Dancing
Musique et Cinéma

Théma Musique & Cinéma : Clap de fin

Toutes les jolies choses ont une fin. Après vous avoir fait chanter et danser au rythme de nos papiers, la thématique « Musique & Cinéma » tire sa révérence. La rédaction des Écrans Terribles n’a cependant pas pu s’empêcher de clôturer ce dossier printanier en beauté par un article collectif. Article fort en émotions où plusieurs rédacteurs reviennent à cœur ouvert sur une séquence musicale qui les a particulièrement marqué au cinéma.

« Modern Love » de David Bowie dans Mauvais Sang (1986)

Quand je pense à une scène musicale qui a marqué mon imaginaire, c’est sans aucun doute une des séquences de Mauvais Sang qui s’impose à moi. Elle fait monter l’adrénaline, m’impressionne et me touche tout à la fois. Tout d’abord, le morceau qui accompagne la scène est celui de David Bowie, l’un de mes chanteurs favoris. Dans cette séquence, Anna s’endort et Alex fume derrière la porte vitrée, devant l’appartement. Tout à coup, « L’amour moderne » de David Bowie est annoncé à la radio. Alex se met en mouvement, nous sommes désormais de l’autre côté de la vitre, dans la rue livrée à une nuit de chaleur étouffante. Un jeu s’enclenche entre la caméra et le personnage. Derrière lui, des bandes colorées rouges, blanches et noires s’animent, celles des affiches qui habillent les murs de la rue. Alex accélère, les couleurs s’affolent, se mélangent. Les mains sur le ventre, il se tord de douleur, se donne des coups et boîte comme un vieillard. Puis, comme transformé par la musique, il se redresse soudain et s’élance, agité de soubresauts, traversé par une force mystérieuse. Ses liens invisibles se défont, Alex s’envole et fait des pirouettes. Il manque de sortir du cadre mais prend plus de vitesse, c’est désormais la caméra qui a du retard. Le personnage a désormais l’énergie d’un enfant, la grâce d’un jeune acrobate, mais il est toujours marqué par une douleur qui le dépasse. La musique s’arrête brutalement, le personnage semble se réveiller d’une transe dans un dérapage contrôlé.

La vitalité qui se dégage de Denis Lavant et sa capacité à dépasser les mots par son langage corporel m’émeuvent à chaque visionnage. La caméra rattrape Alex, ou est-ce lui qui cherche à la devancer ? Car le second long métrage de Leos Carax cherche à dépeindre « l’amour qui va vite » au sein d’un univers poétique, tragique, mais plein de fantaisie. Morceau de bravoure, cette séquence de Mauvais Sang décrit les enjeux d’un cinéma qui fait l’éloge de la vitesse. Car l’amour moderne, c’est celui qui doit être vécu intensément, avec passion, sans quoi on peut en mourir.

Lucie Dachary

La berceuse de Pearl dans La Nuit du Chasseur (1955)

Il y a cette séquence dans La Nuit du chasseur où les enfants échappent de justesse aux griffes de Robert Mitchum à bord d’une barque. Alors que les gamins s’abandonnent à la rivière, la petite fille se met à chanter une berceuse. Portée par ce morceau fleuve, l’embarcation s’engouffre dans la nuit. Au milieu des remous, John et Pearl se rendent compte de ce qu’ils ont perdu, du chemin qui leur reste à parcourir, tandis que les bêtes, occupantes de cette nuit paisible, deviennent les témoins silencieux du voyage des deux enfants perdus et effrayés. Au fil de leurs tribulations, symboles et contrastes se mêlent et s’articulent en accord avec la chanson qui fait elle-même son petit bonhomme de chemin : le calme des bêtes et la tranquillité du courant contre leur agitation intérieure. Les noirs et blancs projettent quant à eux en ombres chinoises des jours qui ressemblent à la nuit, dessinent des fenêtres où perce la lumière. À mesure que se déroule la partition dans le sillage de leur barque, la voix lunaire de Pearl fait maintenir le cap aux deux mômes tandis qu’ils franchissent une à une les étapes de leur voyage initiatique. Peu à peu, la peur et la mélancolie s’effacent devant l’espoir et le mystère de ce qui les attend au bout du chemin, où se trouve la lumière qui les aidera à chasser les ténèbres hors de leur vie. Avec cette scène, Charles Laughton raconte les chemins douloureux de la guérison et de la résurrection, une promesse d’espoir touchante, une berceuse pour le moment où les croque-mitaines viendront frapper à la porte.

Ce qui me hante dans cette scène, c’est le sens profond qu’elle renvoie de la lutte du bien et du mal, à l’image du film lui-même : deux mains qui s’enlacent et se combattent pour ne former brièvement qu’une seule entité. C’est l’apaisante lourdeur de l’eau mêlée à l’insoutenable légèreté des enfants-mouches volant vers la lune. Elle me rappelle à mes propres luttes intérieures, ainsi qu’à une autre rivière, celle de Nick Drake.

Bernard Madoré

« Lust For Life » de Iggy Pop dans Trainspotting (1996)

En dépeignant les frasques d’une bande de jeunes héroïnomanes, Danny Boyle et son Trainspotting ont fait battre le cœur de toute une génération. Avec sa bande originale britpop à tomber et sa mise en scène imaginative et punchy, le deuxième long métrage du réalisateur demeure un film mythique. Inspirée du roman éponyme d’Irvine Welsh, cette comédie noire combine avec habileté, dans un montage nerveux et saccadé, des séquences provocantes, violentes… Et comiques. Un cocktail doux-amer, reflet d’une réalité souvent oubliée, celle d’une jeunesse perdue dans le refuge des paradis artificiels pour échapper aux conventions parfois accablantes de la société. Que l’on ait grandi dans la Grande-Bretagne post-Tchatcher (époque à laquelle se déroule Trainspotting) ou dix, vingt ans après, la question soulevée par le film touche par son côté tristement actuel : A quoi bon être esclave du système ? A ce titre, le monologue de Mark Renton (Ewan McGregor) en ouverture du film est absolument parfait. Quoiqu’un peu vieillie par le temps, cette tirade légendaire s’est offert une version 2.0 dans T2 Trainspotting (2017). Une version déclamée par un Mark Renton avec dix ans de plus au compteur, dépassé par l’ère du tout connecté et (un peu) plus sage – quoique plein de regrets.

Mais revenons-en à la scène d’ouverture de Trainspotting, l’original. Je dois avant tout vous avouer que je suis une fan inconditionnelle d’Iggy Pop – et de la bande son du film en général, ce qui a évidemment joué dans mon choix de séquence. Séquence qui démarre sur les chapeaux de roues, au diapason des premières notes de Lust for Life, dans laquelle Renton et sa bande filent à toute allure dans les rues d’Edimbourg. Commence alors le fameux discours d’Ewan McGregor, aussi tonitruant que les notes du morceau d’Iggy Pop en fond, véritable maxime rejetant les diktats de vie imposés aux jeunes des années 90. Un discours qui m’a longtemps marqué par sa limpidité, et le choc inattendu engendré par ce face à face dérangeant avec l’ensemble de mes angoisses et interrogations existentielles de l’époque (encore actuelles parfois). J’avais déjà choisi la vie à l’époque malgré mes soucis d’ado et une volonté d’anticonformisme. Le parcours chaotique de Renton m’a confirmé que c’était effectivement le bon choix.  

Camille Griner

Patty Pravo et la variété italienne dans Xenia (2014)

Quand Dany perd sa mère, chanteuse de variété albanaise, alcoolique et dépressive qui se produisait sur des bateaux de croisière, il quitte la Crète et va rejoindre son frère aîné Odysseas à Athènes pour le convaincre d’aller retrouver leur père qui les a abandonnés. Ce goujat dont ils n’ont que peu de souvenir pourrait ainsi se rendre utile une fois dans sa vie en leur donnant de l’argent et surtout la nationalité grecque, pratique en ces temps de repli nationaliste. Mais Odysseas, surnommé Ody, ne veut pas en entendre parler. Il faut dire qu’il galère dans une Athènes frappée de plein fouet par la crise et qu’il passe ses journées à se morfondre, rongé par une frustration sourde comme beaucoup de jeunes hommes à son âge. Mais Dany insiste, et il est obstiné. Et puis Ody, qui a hérité malgré lui de la passion maternelle pour la chanson, nourrit le rêve enfoui de passer le casting d’un télé-crochet national. L’occasion de faire d’une pierre deux coups ?

Réalisé par Panos Koutras, à qui on doit notamment L’Attaque de la Moussaka Géante, Xenia est un film d’amour fraternel sur la solidarité, porté par les émotions, en apparence kitsch, mais en réalité puissantes et sans fard de la variété italienne. Et en particulier de la diva Patty Pravo, une déesse adorée par la mère des deux frères, qui leur donnera du courage et les éclairera comme un phare dans la nuit hellène tout au long de leur mission. Comme dans cette séquence où Ody change d’avis et se décide à accompagner son frère après avoir ressorti des vieux CD gravés qu’il avait mis de côté. Sans ironie ni condescendance, Koutras se sert de la chanson de variété et de sa supposée naïveté pour renouer les liens entre Dany, jeune ado gay désinhibé mais fragile, et Ody, hétéro grincheux et solitaire. Une connexion qui, en fin de compte, leur ouvrira les champs des possibles. J’ai pour ma part découvert ce film juste avant de tourner mon premier court-métrage et son énergie généreuse, comme son grain de folie sans prétention, continuent de m’inspirer à ce jour. Sans compter l’aura magnétique de Patty Pravo qui confère au film un cachet précieux et donne envie de chanter à tue-tête sur les toits de la capitale grecque.

Fairouz M’Silti

« Call Me » de Blondie dans Nocturama (2016)

Une scène musicale me vient en tête de manière évidente : Manal Issa et Ilias Le Doré, dont les personnages sont frères et sœurs dans Nocturama de Bertrand Bonello, dansant en même temps sur le tube Call me de Blondie. Leurs personnages, Sabrina et Samir, font partie d’un groupe de jeunes. Les membres de cette bande, issus de milieux sociaux différents, sont unis autour de valeurs communes et d’un projet : commettre des attentats dans des lieux de Paris symbolisant le capitalisme et ses dérives à leurs yeux. Après avoir posé ses bombes, le groupe se cache pour la nuit dans une galerie commerciale type Galeries Lafayette. La danse de Samir et Sabrina marque le début de la fin du film et du destin des personnages. En effet, les choix qu’ils ont fait plus tôt ont programmé leur sacrifice. Alors, ils bougent les bras en tous sens, sautent, remuent la tête autant que possible. Ils dansent à des étages différents de la galerie, mais le montage rassemble cette fratrie liée par la même vitalité mise au service de la musique diffusée à plein volume dans tout le centre commercial. Le lien fraternel se fait plus intense encore quand l’intuition morbide les rattrape au même moment : leurs respirations se font plus saccadées, leurs larmes se mettent à couler. Ils réalisent que leur propre fin est proche. 

Tels les héros d’une tragédie ancienne, les protagonistes sont jeunes, beaux et promis à une mort certaine. Le contraste entre l’énergie mise dans cette danse et la gravité de la situation rend la scène électrique. Il y a aussi un contraste intéressant entre la morbidité de cette danse et l’univers que déploie la chanson. En effet, les protagonistes sont à des lieues de penser à des choses légères et joyeuses. Pourtant, la chanson parle avec entrain d’amour. Elle semble venir d’un univers désormais inaccessible, la société de 1980 (année de sortie de Call me) dans laquelle les protagonistes s’imaginent sans doute qu’on pouvait y être jeune en toute liberté. Cette frustration de se savoir privés d’années d’insouciance rejaillit avec panache dans leur danse. Un beau gâchis qui nous donne à nous, spectateurs, envie de profiter de la vie. À l’époque, lorsque je suis sorti de la séance, je n’avais qu’une hâte une fois rentré chez moi : remettre Call me et danser dessus comme jamais. Ce que je me suis appliqué à faire tous les soirs pendant les semaines qui ont suivi. Oui, on peut dire que cette danse m’a habité pendant des mois après avoir découvert ce film. La preuve, j’en parle, cinq ans plus tard.

Hugo Bouillaud

« Everytime » de Britney Spears dans Spring Breakers (2012)

Entre complaisance et pertinence, esthétique trash et léchée, grotesque et réalisme, Harmony Korine s’est souvent prêté à un étrange numéro d’équilibriste qui atteint son paroxysme dans Spring Breakers. L’intrigue est simple : quatre étudiantes sans le sou braquent un restaurant miteux couleur néon pour s’offrir un Spring Break en Floride. Le film superpose des imageries de débauches hormonales couplées à la misère de celles qui en rêvent. Si les désillusions s’enchaînent, le conte, lui, continue. Le visionnage peut pourtant s’avérer douloureux. A force d’appuyer la métaphore du rêve qui tourne au cauchemar, on est parfois asphyxié par l’abondance de chair le plus souvent féminine, d’armes et les montages poétiques lancinants alternants des musiques vaporeuses sur de courtes proses. On a la désagréable impression d’assister à de petits évènements qui s’étirent éternellement.

Tandis que mon coeur balance entre malaise et compassion, trois de nos protagonistes, Candy (Vanessa Hudgens), Brit (Ashley Benson) et Cotty (Rachel Korine) se réunissent autour d’Alien (James Franco), un rappeur blanc à dreadlocks  et compagnon de route d’after-party. Tout se déroule dans le jardin d’une luxueuse maison faisant face à l’océan. Une impression de calme avant la tempête sous un soleil orangé. Notre trio féminin porte des cagoules roses ornées d’une licorne tandis que la voix cassée d’Alien commence à chanter Everytime de Britney Spears accompagnée de notes de piano. De là s’entremêlent de violentes images d’un braquage sur les lyrics mélancoliques d’une femme qui ne parvient pas à tourner la page suite à une rupture amoureuse. Quelque chose de risible émerge de ce tableau et pourtant, impossible d’en rire  puisque c’est un point de non retour pour ces étudiantes. Loin d’un montage ironique, Harmony Korine confère à tous ces anges déchus une profonde tendresse. La séquence fait aussi plus largement preuve de compassion à l’égard de ceux qui, par la violence, tentent d’accéder aux récompenses promises par la mythologie américaine : l’évasion et la richesse. La chanson construit une passerelle entre l’aliénation des relations de couple et celle des fantasmes capitalistes. Depuis cette sérénade tendre et étrangement macabre, Everytime et Spring Breakers me sont indissociables, forment un tout “maux roses”. Un tout qui me rappelle l’évasion euphorique de Benjamin (Dustin Hoffman) et Elaine (Katharine Ross) dans Le Lauréat de Mike Nichols, qui s’achève dans la déception de Sound Of Silence. Les fuites en avant des années 1960/70 avaient Simon & Garfunkel et les impasses du nouveau millénaire ont Britney.

Adrien Van Noort

La scène de danse dans La Graine et le Mulet (2007)  

Dans la séquence finale de La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, Slimane court à travers la  ville pour tenter de sauver l’ouverture de son restaurant. Pendant ce temps, Rym, sa fille, danse. Au  fur et à mesure que le rythme s’accélère et que la danse captive la salle, le père s’essouffle. Si la  musique nous hypnotise, c’est d’abord parce qu’elle marque un élan de libération des corps, dans un film presque entièrement tourné vers les visages. On est touchés par la dimension profondément  sensuelle, et sexuelle, de la sueur et des tremblements du ventre de Rym. Comme si le corps prenait  le pouvoir, et excédait jusqu’aux conventions cinématographiques : les faux-raccords, en se  rapprochant du ventre de l’actrice, suivent le rythme de la musique. Le corps de Slimane, lui, s’effondre de douleur. Lui aussi se tient le ventre, montrant  qu’il existe entre le père et la fille un rapport profond – pour reprendre les mots d’Abdellatif Kechiche,  « presque spirituel ». Les notes ne disparaissent jamais de façon abrupte mais subsistent pendant quelques secondes, le temps de marquer la force du lien entre la jeune fille et son père. Si la musique prend autant de force dans cette séquence, c’est aussi qu’elle souligne l’intensité de cette connexion, « qui engage un  même destin ».

Liana Valken

Crédits Photo : Dirty Dancing © D. R.

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