SYSTEMSPRENGER by Les Ecrans Terribles
Berlinale

Berlinale #3 : Emportée par les flots

Ce samedi matin, il fait gris et il pleut sur Berlin… Alors, très vite, je suis rattrapée par ma lumino-dépendance. La journée d’hier a été dure dans ce qu’elle a charrié d’émotions et de souvenirs. Une enfant ballotée par le système, traumatisée et perdue, que les adultes essaient d’aider mais n’écoutent jamais. Une enfant fragile mais effrayante, véritable bombe à retardement, dont la présence demeure une menace permanente et bien réelle pour tous ceux qui la croisent (Systemsprenger). Des enfants devenus adultes, marqués à jamais par la violence d’un prêtre, des hommes trahis par l’institution qui aurait dû les protéger, bouleversés dans leur foi en l’Eglise et en l’humanité. Des compagnes solidaires, des parents mutiques, fuyants (Grâce à Dieu). Des adolescents fébriles et maladroits face à une caméra dans un dispositif de l’ordre l’interrogatoire (Nos défaites). La peur, l’échec, la honte ont plané sur cette journée. Ce fut éprouvant, que les cinéastes aient emporté mon adhésion (Nora Fingscheidt) ou non (François Ozon, Jean-Gabriel Périot).

Le tumulte

Ce matin, j’arrive dans la salle chargée de toute la fébrilité transmise par les personnages de ces trois films, par tout ce qu’ils ont remué en moi de souvenirs. Car en ce début de Berlinale, je n’arrive pas à instaurer de distance. Ca vient souvent plutôt en milieu de festival, quand l’accumulation des films crée des effets de ras-le-bol nets. Et l’émotion sans bride rejaillit généralement en fin de parcours, alors que la fatigue met le corps à vif. En tout cas, pour moi. Pour le moment, chaque film évoque des questions plus ou moins enfouies dans mon esprit qui n’en finit pas de galoper. Ma mémoire s’emballe.

AinsiSystemsprenger réveille mes souvenirs de prof. Je me rappelle le petit K., qui ne pouvait pas rester assis plus de cinq minutes dans sa classe de 3e, qui bousculait chaise et table, s’étalait sur ses voisins, ouvrait les fenêtres de façon intempestive pour crier, courait en tous sens, mais ne cessait de me demander si je l’aimais. La fatigue générée par son comportement me revient, comme la frustration de ne pouvoir vraiment l’aider et la douleur sourde des moqueries de certains de ses camarades. S’ils ne comprennent pas sa pathologie, ils sont aussi usés de supporter depuis quatre ans son énergie débordante. Mais lui n’est pas perçu comme dangereux, contrairement à R., élève en première scientifique que je rencontrais plus tard. Je pense à son déchaînement de violence lors d’épreuves écrites de bac blanc. R. retourne chaise et table avec fracas, effraie toute la salle, incapable de dominer sa propre panique. Je dois lui faire passer un oral le lendemain, en tête à tête, sans présence adulte à mes côtés, avec un autre candidat au fond de la salle. Quarante très longues minutes en apnée… Devant Systemsprenger (System Crasher à l’international), je me remémore toutes les histoires que l’on m’a racontées au sujet de R. avant que je ne le rencontre. Je pense aux coups acharnés qu’il a pu porter sans raison sur certains de ses camarades, dans ces moments de crise où il ne contrôle plus rien et où sa force semble décuplée par rapport à l’être frêle et discret qu’il est la plupart du temps. Je me souviens de la peur de certains profs qui craignent pour leur intégrité physique en sa présence, à ceux qui au contraire prennent sa défense et se battent pour qu’il reste dans le circuit général d’éducation. Je comprends les uns et les autres, je me souviens de ce dilemme cornélien où l’humain et le système entrent en friction.

Puis Grâce à Dieu, dont l’écriture et la mise en scène m’ont vite exaspérée, me ramène aux années 1980. Je pense aux grands CM2 de mon école primaire, à leur classe verte qui était devenue une affaire locale suite aux attouchements sexuels subis par plusieurs enfants lors de ce voyage. Aux paroles murmurées par les adultes à l’époque, à la paranoïa qui s’installe ensuite, à la peur de voir ce genre d’événements se reproduire. Pendant la projection, je m’interroge sur le comportement de certains enfants que j’ai connus, sur leur étrangeté et sur les blessures que leur attitude cachait. Je crains mes souvenirs flous, ce qu’ils dessinent, ce qu’ils me révèlent d’instants de vie devenus vaporeux dans mon esprit. Je me prends dans la gueule des souvenirs maintes fois refoulés. En regardant Swann Arlaud (<3), Melvil Poupaud, Denis Ménochet et les autres se dépatouiller avec les dialogues explicatifs que François Ozon leur a imposés, le spièces de vieux puzzles éparses s’agencent dans mon esprit. C’est peut-être la vocation de ce film au fond… malgré tout ce que je peux lui reprocher en tant qu’objet de cinéma (cf. podcast). Le tumulte intérieur provoqué par ce début de festival ne ressemble à rien que j’ai pu déjà expérimenter en pareilles circonstances. Tout se fait poreux. Je suis surprise. Ce vendredi j’ai peur même. Ca ne laissait présager rien de bon pour le lendemain.

La chute

Samedi matin, je suis triste. Les films de la veille macèrent différemment en moi. Ils m’ont montré le courage – ou l’inconscience – de ceux qui osent. Ecrire, filmer, diriger, faire circuler leurs films. Comment parviennent-ils à autant de ténacité ? Comment font-ils pour ne pas lâcher en chemin, pour résister aux voix contraires, pour y croire jusqu’au bout ? Pour avoir foi en leur entreprise même quand le résultat révèle les failles, parfois béantes, de leur réflexion. Si je n’adhère décidément pas à tout ce que j’ai vu, même si j’ai été agacée ou énervée par les choix de cinéma et les intentions sous-jacentes de films bancals, j’admire l’audace. Mais je suis triste à la pensée de tous les projets plus pertinents, plus réfléchis, plus sensibles qui restent au stade du scénario ou sont condamnés à une distribution timide, voire minimaliste. J’en connais tant d’auteurs et de réalisateurs dont le regard sur le monde me semble mieux aiguisé, mais qui restent dans l’ombre. Je pense à tous ceux qui accompagnent ville après ville des projections uniques de leurs films produits à coups de lance-pierre. Certes je connais assez les coulisses pour savoir que le seul mérite ne suffit pas pour réussir à donner à un projet de cinéma l’ampleur, l’économie, le rayonnement qu’il mériterait. Loin de moi toute naïveté. Cela n’empêche pas de croire encore à un monde meilleur, à plus de diversité, de richesse et de justesse dans la représentation, que ce soit du côté des créateurs comme de leurs créatures.

Samedi matin je repense à Nos défaites de Jean-Gabriel Périot. Ma déception face à ce film est très grande et je m’interroge sur l’instrumentalisation des ados filmés par le documentariste, à sa façon de chercher à provoquer une parole qui n’est pas tant celle de ces lycéens qu’une construction de sa propre voix à travers leurs bouches. Et ça ne fonctionne pas, les mots ne sortent pas, rien n’émerge ou presque. Le film m’a déçue, j’ai même été gênée par l’artificialité d’un dispositif condamné à l’échec. Je suis d’autant pus déçue que j’avais voulu y croire et que la vue de ces jeunes à la parole heurtée m’a été douloureuse. J’ai vu leurs fragilités, leurs incertitudes, leur auto-censure, leurs complexes, leur sentiment d’inutilité et d’imposture. D’une certaine façon, ce film me décomplexe, me donne envie de créer sans se poser de questions capillotractées, de foncer tête baissée. Si c’est acceptable de présenter un film comme celui-là, pourquoi s’empêcher d’écrire toutes les fictions qu’on a dans la tête, sous toutes les formes possibles, sur papier comme sur écran, dis-je alors à Yaële et Marine assises à mes côtés. En formulant tout ça à voix haute, je comprends que tout ce que j’ai vu d’inconfortable et d’agaçant dans les lycéens de Nos défaites, je le vois aussi en moi…  Les mêmes barrières invisibles que j’érige seule entre le monde et moi, entre mes rêves et moi. La même crainte non pas seulement à agir, mais déjà formuler certaines pensées que je ne m’autorise même pas à avoir. Les larmes me montent alors aux yeux et se déversent dans un flot puissant…  Et l’obscurité de s’emparer de la salle pour laisser la lumière courir sur l’écran. Le visage encore humide je découvre un nouveau film de femme(s).

Relever la tête

C’est d’abord avec un certain détachement que j’aborde Der boden unter den füßen (The Ground beneath My Feet) de Marie Kreutzer. Je suis encore animée d’une fébrilité et d’une tristesse qui n’ont rien à voir avec le film. Mais, séquence après séquence, mes émotions sont vite paralysées comme celles de Lola à l’écran. Pour autant, ce qui s’y déroule fait écho à certaines parties de la conversation que je viens d’avoir avec mes comparses. Le burn-out et son déni s’étalent de mur à mur. Et c’est pendant cette projection que je trouve enfin la forme que je veux donner à ce journal (je n’ai encore écrit qu’un seul billet à ce moment-là). Je commence à briser mes barrières… Ensuite, Ut og stjæle hester (Out Stealing Horses) de Hans Petter Moland me fatigue et m’agace, ce qui fait redescendre un peu plus l’émotion saillante du début de journée. Ce samedi après-midi, mon échappée belle vers le petit monde des courts métrages me ramène avec plaisir à mes souvenirs de programmatrice et de comité de sélection, même si je ne trouve qu’un court à sauver dans les cinq que je découvre. Le film s’appelle Rise. Je prends ça comme un signe pour les jour à venir, et pour plus tard…

A écouter pour découvrir les films évoqués ici : 

Les Ecrans Terribles chez les ours – Berlinale #2
Les Ecrans Terribles chez les ours – Berlinale #3

Le son du jour :

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sente bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle se prend une claque avec The X-Files, puis voue un culte toujours actif à Buffy The Vampire Slayer. Rompue aux projets alternatifs et indé (Critikat, Clap!), elle croit fermement en la nécessité de voix différentes et plurielles pour penser la fiction et donc mieux penser le monde. Incurable idéaliste, elle croit aussi en l'avenir (quelle folle idée!) et passe donc beaucoup de temps à enseigner, du collège à l'université, en lettres modernes et études cinématographiques. Parfois elle dort un peu, participe à des podcasts, écrit, invente des festivals, participe à des comités de sélection, voyage...

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