PLAIRE-AIMER-et-COURIR-VITE
Cannes 2018,  Festivals

Cannes – jour 3 : la jeunesse d’avant

Belle journée cinématographique sur la Croisette. Aujourd’hui la jeunesse était à l’honneur dans deux bons films, avec la projection de Wildlife (le premier film de Paul Dano) à la Semaine de la Critique, et de Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré en compétition officielle.

Wildlife est un très beau film américain adapté du roman de Richard Ford Une saison ardente. Tout se passe à travers le regard de Joe Brinson, un adolescent de 14 ans des années 60, plutôt renfermé, pas le genre populaire au collège, mais pas non plus le souffre-douleur de ses camarades. Il évolue dans un cadre familial stable et rassurant, où son père est employé dans un golf et sa mère femme au foyer. Mais tout bascule lentement lorsque son père est renvoyé. Le couple parental, peu à peu, se délite. Cela commence par un mot un peu plus haut que l’autre au repas, puis une nuit passée sur le canapé… À bout, le père (interprété par Jake Gyllenhaal) s’enrôle chez les combattants du feu pour éteindre les incendies des plaines du Montana et fuir l’étouffant domicile conjugal. Livrée à elle-même, la mère de Joe est prête à tout pour continuer à mener une petite vie de middle class américaine. On voit rapidement où le film nous emmènera, quelles seront les limites qu’il n’osera pas franchir, quelles scènes incontournables il ne contournera pas. On le sait, et cela a relativement peu d’importance. Wildlife est un film au classicisme assumé. Assez humble dans sa forme, mesurée, il ne cherche ni l’exploit technique ni l’originalité fougueuse possible pour un premier long métrage. Dano ne tend pas à prouver quoi que ce soit. Si dans sa forme, le film reste assez classique, il ne faut pas y voir pour autant un conformisme hésitant mais un réel souci de se concentrer sur chaque scène, de donner à chacune d’entre elles l’ampleur et l’efficacité qu’elle mérite. L’intelligence de Paul Dano est, pour un premier long, de ne pas tomber dans le piège du film qui se satisfait de séduire en général (un bon concept, une belle méthode appliquée unilatéralement à chaque scène). Ici, le réalisateur a choisi de baliser le propos global pour mieux se concentrer sur le rythme propre à chaque morceau, sur la portée des dialogues, sur le jeu des acteurs. Cette importance donnée à chaque fragment offre au film une remarquable densité. Soulignons enfin l’interprétation de Carey Mulligan, qui mêle subtilement tristesse et provocation, abattement et énergie sauvage.

En compétition était projeté le nouveau film de Christophe Honoré Plaire, aimer et courir vite. La compétition s’annonce enfin intéressante avec un film séducteur. Tout se passe au début des années 90. Jacques (Pierre Deladonchamps), écrivain parisien jouissant d’une petite renommée, et atteint du Sida, s’éprend d’Arthur (Vincent Lacoste), un garçon rencontré à Rennes lors d’un événement promotionnel. Ce film n’est pas l’histoire de leur amour, mais de leurs errances, de leur petite folie quotidienne. Ils s’interdisent de tomber amoureux l’un de l’autre, et cèdent en même temps. Il faut plutôt le lire comme un jeu. C’est d’ailleurs ce qui le rend si agréable au spectateur. Jacques joue car, plus très loin de la mort, il ne peut se permettre autre chose. Arthur, lui, se trouve encore trop jeune pour ne pas s’amuser. Les deux voudraient prendre toute situation à la légère, jouir de temps en temps et vivre dans l’oubli. Mais bien évidemment, ils ne peuvent s’empêcher de se prendre au jeu (c’est l’intérêt même de tout jeu : être pris au sérieux). Leur attitude oscille ainsi entre mise à distance et retour du réel, dérision et sincérité, celle-ci aiguillant celle-là. À tous les niveaux (scénario, dialogues, mise en scène) le jeu – au sens d’espièglerie – se fait le convoyeur des émotions. Christophe Honoré tente ainsi de donner à voir toutes les facettes des sentiments, plaçant leur expression légère et leur expression profonde sur un même pied d’égalité : une pirouette devient aussi noble qu’une confession.

Années 60, années 90 : il fallait hier être du côté du passé pour voir les films les plus intéressants.

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