C'est qui cette fille © Les Ecrans Terribles
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“Pour C’EST QUI CETTE FILLE, on se foutait de faire les choses dans les règles”

Avec C’est qui cette fille, le réalisateur américain Nathan Silver transpose les aléas de l’amour au pays des néons flashy et des contes de fées désabusées. Dans ce petit ovni tourné à Paris, Damien Bonnard, Esther Garrel et Lola Bessis prennent un plaisir palpable à retourner les codes de la comédie romantique. Une ambition louable pour un film parfois difficile à cerner, qu’on a pris plaisir à décrypter avec son trio de tête.

C’est qui cette fille est un film véritablement singulier et assez difficile à résumer. Si vous deviez le pitcher aujourd’hui, comment le feriez-vous ?

Esther Garrel : C’est dur ! Quand Nathan m’en a parlé la première fois, il me l’a présenté d’une manière tellement audacieuse et passionnée… Je ne saurais pas le faire aussi bien.

Lola Bessis : Je dirais que c’est l’histoire d’une hôtesse de l’air américaine qui, suite à une déconvenue amoureuse, se prend d’un amour obsessionnel pour le manager d’un bar à striptease et essaye de s’imposer à lui. Nathan me disait d’ailleurs tout à l’heure que les journalistes trouvent régulièrement son film très peu féministe… Je ne suis pas d’accord avec ça. Le film rappelle que nous sommes tous égaux face au harcèlement, qu’il y a aussi des hommes qui en souffrent. Les femmes ne sont pas toutes des victimes (et c’est une femme qui vous dit ça aujourd’hui).

Damien Bonnard : Il y en a qui nous en font baver, oui !

Vous connaissiez le travail de Nathan Silver quand il vous a proposé ce film ?

DB : Pas du tout. Quand on s’est rencontrés, il m’a donné deux ou trois de ses films à regarder, et on a beaucoup parlé de ce qu’il aimait en cinéma, de ses influences. Nathan est hyperactif, C’est qui cette fille est son huitième film je crois, et le premier qui sort en France. Depuis, il en a déjà fait un neuvième (The Great Pretender, avec Esther Garrel, ndlr). Il ne s’arrête jamais !

LB : Moi je l’ai rencontré au Festival du film américain de Deauville. J’étais membre du jury, lui présentait un de ces films, Uncertain Terms, qui s’intéressait à un centre pour jeunes adolescentes enceintes. Nathan aime beaucoup les films sur les communautés, faire des huis-clos qui n’en sont pas : le centre de désintox, celui des femmes enceintes, ou la boîte de nuit de C’est qui cette fille.

DB : C’est la communauté de l’amour !

C'est qui cette fille by Les Ecrans Terribles
Lola Bessis, la séduction par le sourire © Stray Dogs Distribution

C’est qui cette fille a été tourné sans qu’aucun dialogue n’ait été écrit au préalable. Comment avez-vous procédé ?

DB : Nous faisions nos recherches chacun de notre côté, selon nos envies, nos propositions, même si Nathan avait une idée très précise de ce qu’il voulait faire. Sur le plateau, on parlait beaucoup, on faisait plein de tentatives et on décidait ensemble de ce qui fonctionnait ou non dans la scène. Puis on la refaisait en ne conservant que les bons éléments.

EG : Nathan était très ouvert à nos propositions. Je pense même que c’est ce qu’il attendait de nous. Il ne l’a jamais énoncé tel quel mais ça s’est vite vu. On réajustait directement nos répliques, nos envies avec lui en fonction de ses retours.

LB : Parfois il ne tenait pas du tout compte de ce qu’on proposait, mais il nous a toujours laissé aller jusqu’au bout. Certains réalisateurs te stopperaient très vite, en te disant que ce n’est pas du tout ce qu’ils veulent. Lui ne disait jamais non avant d’avoir vu et étudié notre proposition. On a fait très peu de répétitions, mais l’intrigue était bien construite. On a particulièrement échangé sur l’identité des personnages. Sur ça, il était très ouvert, rien n’était jamais gravé dans le marbre. Mais il fallait que ces détails-là soient fixés en amont pour que l’improvisation soit fluide. Une fois qu’on avait déterminé qui Charlie était, d’où elle venait, les choses étaient plus faciles. Il n’y a rien de pire que d’être bloqué en impro. Quand on te dit : « Tu veux boire un cocktail ou un jus ? » mais que tu ne sais pas si ton personnage boit de l’alcool ou non, tu es bloqué. Connaître son personnage est essentiel. Dans la vie, tu sais qui tu es, tes réponses viennent naturellement. Un comédien a besoin de ça aussi.

Pour un comédien, jouer sans scénario, c’est plutôt handicapant ou libérateur ?

DB : C’est un peu des deux à vrai dire. J’aime beaucoup les films très écrits, à la virgule près. Mais l’approche un peu bricolo de ces films qu’on invente pas à pas est différente, on se sent plus impliqué, c’est plus ludique. Ça permet de changer de manière de faire.

LB : J’ai travaillé un peu de cette manière sur un des films que j’ai réalisés. Tout était écrit, encore plus que là. Le traitement était très long, j’avais une bonne soixante de pages, mais je n’avais pensé les dialogues qu’au discours indirect : « Ils parlent de ça, ils rajoutent ceci » . Je ne voulais pas mettre des mots dans la bouche des acteurs, pour qu’ils se sentent libres d’utiliser leurs propres mots.

Lola Bessis : Tourner sans scénario peut faire peur à des acteurs plus établis, qui ont déjà une filmographie à défendre. Mais quand tu es jeune acteur, au début de ta carrière, c’est hyper excitant, cette spontanéité ! 

Damien, le film est décrit comme une anti-comédie romantique. Quand on imagine le héros masculin de ce genre de film, on imagine un jeune premier ou un mec un peu rebelle… Là, Jérôme est un type un peu pataud, un peu macho, pas très à l’aise à l’oral. C’est quelque chose qui vous a attiré dans le rôle ?

EG : Et il a une vieille conjonctivite dans l’œil !

LB: Sur le papier, dans mes souvenirs, Jérôme était plus proche du jeune premier.

DB : Je crois que je l’ai un peu transformé, oui. Quand, dans notre travail d’ébauche du personnage, on en est venu à définir qu’il travaillait dans un bar à striptease, qu’il était un peu alcoolique et qu’il couchait avec tout le monde… Par la force des choses, il faisait un peu moins jeune premier. Et c’est tant mieux ! J’ai adoré ce personnage, je me suis vraiment éclaté. C’est un mec un peu brûlant, un peu déglingo, mais il a un bon fond. Il est juste un peu perdu dans le monde de la nuit. On est forcément en décalage quand on travaille dans ce genre de milieu : la journée on dort, on voit trois heures du jour à peine et le cycle recommence.

C'est qui cette fille by Les Ecrans Terribles
Damien Bonnard, tout est dans la moustache © Stray Dogs Distribution

Vous les filles, dans ces rôles-là, qu’est-ce qui vous a fait dire oui ?

EG : Pour moi, c’était vraiment l’excitation de partir sans scénario dialogué. Et Nathan en parlait avec une telle exaltation. La manière dont il me l’a raconté… C’est un mec avec qui on a envie de rester, juste pour discuter. C’est extrêmement positif d’avoir cette impression-là vis-à-vis d’un metteur en scène. L’idée de travailler avec Lola et Damien a joué aussi. Je suis arrivée d’un coup dans le projet, c’est allé assez vite. À l’image du tournage lui-même, en fait, un peu en coup de vent. C’est agréable de ne pas se poser trop de questions et juste de plonger dans un projet, quand on a l’instinct que l’aventure va nous plaire.

LB : Je pense que c’est une configuration qui peut faire peur à des acteurs plus établis, qui ont déjà une filmographie et une réputation à défendre. Mais quand tu es jeune acteur, au début de ta carrière, c’est hyper excitant. Beaucoup plus qu’un truc préfabriqué où il n’y a plus de spontanéité.

EG : Pendant le tournage, on avait l’impression de tourner un film de potes, sans gros budget. Tout partait un peu au-delà des limites, on se foutait de faire les choses dans les règles. Faire ça à notre âge, c’est génial !

Lola, cette scène de danse, on en parle ?

LB : Ça aussi ça s’est fait en coup de vent… Pour nous initier au strip-tease, une danseuse du Moulin Rouge est venue nous coacher approximativement quinze minutes. C’est allé très vite, on devait retenir tout ce qu’elle nous disait et le tournage commençait un mois après… La scène avec le gorille a été inspirée d’un film des années 80, où il y avait une danse avec un singe en peluche. Sauf que l’équipe n’en trouvait pas… Je passais mon temps à demander : « du coup, je m’entraîne quand ? » et ils me l’ont ramené le jour même. Comme ils n’avaient pas trouvé de peluche, ils ont pris un costume qui était déjà lourd et dans lequel ils voulaient mettre quelqu’un de l’équipe ! Tu n’imagines pas le poids : j’étais censé le porter pendant la chorégraphie ! Finalement, ils l’ont rempli de mousse, mais ça restait très lourd. Dans le film, on me voit le jeter au sol, et même ça c’était de l’impro : je n’y arrivais pas.

Esther, dans C’est qui cette fille, votre personnage sert beaucoup de relais aux spectateurs. Elle est la seule qui réagit sainement. Dans la salle, la réaction du public était assez unanime : pourquoi personne ne l’envoie chier ?

EG : Parce que Jérôme se noie là-dedans !

DB : Dis donc, tu vas pas me le reprocher non plus ?

LB : Il y a ce côté romance en arc-de-cercle que j’aime beaucoup. Moi, je courtise Gina qui n’en a rien à foutre, qui elle s’intéresse à Jérôme qui n’en a aussi rien à foutre, qui s’intéresse à Clémence qui n’en a rien à foutre…

C’est qui cette fille est un film d’amours contrariés, en fait…

EG : C’est ça. Mais il y a beaucoup de films, ou d’œuvres au sens large, qui se construisent ainsi. Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque… C’est une histoire vieille comme le monde et qui sait toujours parler à chacun d’entre nous.

C'est qui cette fille by Les Ecrans Terribles
Esther Garrel, l’indomptée © Stray Dogs Distribution C’est qui cette fille 

Avant de vous laisser, qu’est-ce qui vous attend maintenant que le film de Nathan sort chez nous ?

DB : J’ai joué dans En liberté ! de Pierre Salvadori qui va sortir le 31 octobre et qui a eu le prix SACD à Cannes. Je vais bientôt partir faire un film en Arménie avec une réalisatrice arménienne dont c’est le premier long. Et ensuite, je vais enchaîne avec l’adaptation en long-métrage d’un court dans lequel je jouais déjà, Les Misérables.

LB : Je serai dans Nighthawks de Grant S. Jonhson, que j’ai tourné à New York et qui devrait sortir fin 2018, et dans une série australienne, Picnic at Hanging Rock, qui est actuellement accessible sur MyCanal. Et je suis en pleine écriture de mon deuxième long.

EG : Je viens de faire un nouveau film avec Nathan, The Great Pretender, qu’on a tourné huit mois plus tard à New York, avec une équipe entièrement américaine, ainsi que dans la première fiction de Caroline Fourest, Red Snake. Et j’ai également participé à une série pour OCS, produite par Géraldine Nakache, réalisée par Bryan Marciano : Vingt-Cinq. Elle est passée à Séries Mania, l’accueil a été très bon et Bryan est reparti avec un prix !

LB : Tu sais qu’il était au lycée avec moi ?

EG : Sérieux ? J’adore ce mec, je suis très fière de cette série, faite par et pour les jeunes, avec un côté Girls, mais du côté des mecs. On avait tous entre 22 et 30 ans maximum. Ça passera à l’automne sur OCS. Franchement, jetez-y un œil, ça vaut le coup !

Propos recueillis par Gauthier Moindrot le mardi 3 juillet à Paris.
Photo en une : C’est qui cette fille © Les Ecrans Terribles
Un grand merci à Claire Viroulaud et Anne-Lise Kontz de CinéSud Promotion, et au Terass’Hôtel pour son accueil. 


C’est qui cette fille, sortie le 25 juillet chez Stray Dogs Distribution

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi, je me suis vite forgé un amour véritable pour les séries télés, bientôt rejoint durant le lycée par une fascination pour le grand écran. Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Je voue un culte à Zach Braff, Guillermo DelToro et Balthazar Picsou (because why not ?)

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