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Tre Piani : Un seul aurait suffi

Tre Piani, qui met en scène l’histoire de trois familles au cœur d’un même immeuble, marque le retour au cinéma de Nanni Moretti après Mia Madre en 2015 et Santiago Italia en 2018. Un récit choral à l’intrigue complexe, qui peine à nous convaincre.

Comme Michele Apicella interprété par Nanni Moretti dans Sogni d’oro, nous aurions envie de répondre au réalisateur que la seule chose qui avance réellement dans Tre Piani, c’est l’ennui qu’il provoque1. La structure narrative du film, particulièrement dense, suit la vie de trois familles qui habitent le même immeuble : chacune doit composer avec ses traumatismes et ses névroses, du père de famille obsédé par la sécurité de sa fille (Riccardo Scamarcio) à la mère instable et seule (Alba Rohrwacher), en passant par les parents dont le fils, saoul, a renversé et tué une passante. Les péripéties à répétition empêchent Tre Piani de se hisser à la hauteur des films précédents de Nanni Moretti : il est légitime de voir son cinéma évoluer depuis la simplicité narrative de Caro Diario, mais on ne peut s’empêcher d’y penser avec un peu de nostalgie. On perd parfois le fil dans cette intrigue complexe et surtout, on reste à distance des personnages. Si la manière d’aborder la dimension psychologique des événements – à travers trois étages d’une même maison qui se rejoignent parfois – est particulièrement intéressante en ce qu’elle tend vers la psychanalyse, la structure narrative reste trop figée pour réellement nous emporter. Les ellipses – deux bonds de cinq ans – semblent obéir à un souci d’exhaustivité plutôt qu’à l’émotion et à la nécessité intérieure des personnages, rendant le film parfois trop schématique. Inévitablement, celui-ci chemine vers la résolution des conflits exposés, qui apparaît plus comme un passage obligé qu’une réelle réconciliation. Et lorsque Lucio (Riccardo Scamarcio) fond en larmes devant l’école de sa fille qui, forcément, regarde par la fenêtre à ce moment-là, on a du mal à contenir un sourire devant l’exagération mélodramatique de la scène.

On reste également trop en dehors de la séquence de danse finale, et c’est dommage. La scène, qui marque une pause pour regrouper les habitants de l’immeuble admirant une troupe de danseurs dans la rue, peut faire penser à des images de Mia Madre. Dans le film de 2015, les plans rapprochés, le rythme engageant et le montage abrupt – la scène et la musique sont coupées en plein milieu – lui donnent une dimension envoûtante qu’on ne retrouve pas dans la séquence de Tre Piani. Peut-être que l’enchaînement des images est trop maîtrisé et attendu : après avoir survolé les danseurs, on aperçoit l’ensemble des personnages, qui échangent des sourires mi-gênés, mi-étonnés. Comme eux, on a du mal à y croire.                   

Le choix d’une uniformité de ton, avec les mêmes acteurs malgré les ellipses et une caméra souvent fixe, semble être l’un des seuls éléments nouveaux, en ce qu’il tranche avec l’univers stylistique du roman dont la forme s’adapte aux différents personnages. Cette continuité formelle du film, caractérisée par une forme de froideur et de distance, apparaît particulièrement pertinente en ce qu’elle offre un contrepoint à la promiscuité exigée par le sujet. Dans un film où la composition du scénario est parfois trop attendue, cette originalité est plus que bienvenue. On reste profondément marqués par le ton froid et amer de Tre Piani.  La forme rappelle aussi des éléments de permanence et de fixité dont la mention est profondément intéressante dans un film qui traite de la mémoire et de l’événement traumatique. Elle permet aussi d’exprimer la solitude autour de Monica (Alba Rohrwacher) de manière bouleversante et (enfin) subtile.           

L’histoire d’amour la moins explicite, celle qui unit Sara (Elena Lietti) et Lucio, reste la plus touchante. Le simple regard de Sara, qui accompagne son mari accusé de viol au tribunal, traduit une émotion et un amour plus troublants que les pleurs des scènes les plus dramatiques du film. C’est peut-être cette subtilité qui nous a manqué, dans une œuvre qui tend à tout expliciter jusqu’à l’indigestion. Heureusement, on la retrouve parfois par petites touches, comme un rappel du talent de Nanni Moretti. Et quand on la reconnaît, on ne peut que s’interroger davantage sur la finalité d’un objet aussi curieux.

1 « – Vous ne pouvez pas nier qu’à un certain moment, le film grandit ?C’est l’ennui provoqué par l’histoire qui grandit ? »

Réalisé par Nanni Moretti. Avec Margherita Buy, Nanni Moretti, Alessandro Sperduti… Italie, France. 01h59. Genre : Comédie dramatique. Distributeur : Le Pacte. En Sélection Officielle au Festival de Cannes 2021. Sortie le 10 Novembre 2021.

Crédits Photo :  © Alberto Novelli.

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