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Souvenirs, souvenirs

Le Grand Bleu : on peut faire ça comme ça ?!

Je ne me souviens plus de la date exacte de l’anecdote que je souhaite vous raconter. Ni le cerveau maternel (aussi puissant soit-il), ni les archives familiales (aussi titanesques soient-elles) n’ont permis la datation au Carbone 14 de ce retour de refoulé…

Pendant la décennie 1980, un lieu a marqué mon rapport au cinéma : le Grenier à Sel, la salle mono-écran de Trappes, avec son enceinte de pierres meulières et ses poutres en bois, en décalage total avec le reste du paysage. Un résidu du Trappes médiéval, lieu de passage commerçant vers la capitale. Un entrepôt devenu confortable, un monde à part. Pendant l’enfance, le Grenier à Sel m’apparaît comme un endroit à la fois rassurant et mystérieux, avec son look très éloigné du nouveau cinéma de six salles ouvert à St Quentin-en-Yvelines en 1987, au sous-sol du centre commercial tout neuf. Rien à voir non plus avec les petites salles parisiennes du quartier de Montparnasse, où l’on m’emmène parfois le week-end. Ces salles-là, on y reste souvent pour voir le film une deuxième fois, sans repasser par la caisse. C’est un peu rebelle et un peu secret, j’adore !

Au Grenier à Sel, c’est différent. Les films se font attendre. La petite salle trappiste ne reçoit pas les copies en première exclusivité. Il faut attendre plusieurs semaines ou mois avant que certains films parviennent à y être programmés. Mais je découvrirai bien plus tard les affres de la distribution en salles, l’existence des groupements et ententes de programmation, comme les nombreux tenants et aboutissants des choix opérés par les exploitants. En tout cas, Le Grand Bleu de Luc Besson n’a certainement pas été programmé au Grenier à Sel juste après le tapage de sa présentation à Cannes hors compétition le 11 mai 1988. Face à l’engouement public suscité par le film, en contradiction avec son passage à tabac cannois, une version longue sort en 1989. Mais le cinéma de quartier a-t-il même projeté le film cette année-là? Je n’en sais rien.

Il est fort probable que je l’y ai découvert un peu plus tard, en 1990 ou 1991… Cette séance-là était d’abord singulière car nous nous y rendions en délégation familiale : trois générations réunies sur la même rangée d’une salle obscure, voilà un moment rare… Il faut dire que Le Grand Bleu avait alors tant fait parler de lui qu’il intriguait toute la smala (tiens, La Smala, un film tourné à Trappes au passage, mais ça c’est une autre histoire…). Avec mes jeunes soeurs, nous retenons d’abord les scènes de plongée et développons une fascination tenace pour l’apnée. A la piscine nous “jouons au Grand Bleu”, vidant nos poumons au maximum avant de descendre au fond du grand bassin à l’aide de l’échelle pour y rester le plus longtemps possible, la trotteuse de nos montres flik-flak garantissant l’évolution de nos performances. Un jeu qui nous aura valu de nous faire passablement engueuler par pas mal de maîtres- nageurs peu rassurés par ces enfants-dauphins.

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Enzo Molinari (Jean Reno) et Jacques Mayol (Jean-Marc Barr) prêts à mouiller la chemise © Gaumont

Le Grand Bleu m’a marquée à plus d’un titre : ses paysages maritimes hallucinants, ses animaux marins et la musique envoûtante d’Eric Serra, le conflit tenace entre Jacques Mayol et Enzo Molinari, les délires des plongeurs avec les bouteilles d’hélium, cette scène magique où Jean Reno et Jean-Marc Barr sont filmés en costards au fond d’une piscine lors d’une soirée huppée, sa dimension tragique poignante… mais aussi sa représentation de la sexualité ! A un moment, Jacques (Jean-Marc Barr) couche avec Johanna (Rosanna Arquette). Il est allongé, elle le chevauche. Et puis elle fait des effets avec ses cheveux, parce qu’au cinéma, les femmes ont toujours assez de maîtrise d’elles-mêmes pour faire des effets L’Oréal super stylés en pleine action. D’ailleurs dans les années 80, quand elles ont les cheveux longs, elles ne montrent leur plaisir sexuel quasiment que comme ça (coucou Sophie Marceau, pro N°1 de l’orgasme capillaire).

Mais je me souviens surtout très bien de m’être dit pendant cette scène du Grand Bleu : “Tiens, la femme peut être au-dessus pour faire « ça » ?” Révélation ! Epiphanie !! Ce qui signifie que, dans toutes les images de cinéma ou de séries que j’avais vues jusqu’alors, c’était toujours le contraire qui se produisait : la femme demeurait dans une position de soumission. Sans compter le fait que je ne pense avoir vu à cet âge-là que des relations sexuelles hétéros dans les fictions qui m’étaient accessibles. Sur le moment, je me souviens avoir été un peu honteuse d’avoir cette pensée technique, surtout en présence des adultes de ma famille. Oups, et si j’avais pensé à voix haute ? En même temps, je me rappelle avoir été choquée – déjà – de ma propre surprise. Si j’étais interpelée par cette image sexuelle de femme dominante, c’était la preuve immédiate qu’elle m’était inédite. Or elle n’aurait pas dû l’être…

Johanna Baker (Rosanna Arquette), belle Andromaque le temps d’une scène mais grande sacrifiée du Grand Bleu © Gaumont

J’ai grandi dans une famille où l’on avait le droit de parler de tout, de poser toutes les questions sans se sentir jugé.e.s., y compris sur la sexualité. Pourtant, dans cette bulle post-soixante-huitarde où le corps n’était jamais sale ou honteux, où la fluidité des genres semblait naturelle et où les assignations genrées étaient ouvertement questionnées (même si la terminologie n’était pas encore aussi précise), l’extérieur imposait insidieusement ses diktats. Malgré toute l’ouverture d’esprit que mon milieu m’autorisait, j’avais en tête à 10 ans un schéma d’acte sexuel qui intégrait un scénario systématique de domination masculine. Malaise…

L’anecdote me semble emblématique du potentiel à la fois prescripteur et propagandiste des représentations, et plus spécifiquement ici d’une forme concrète d’hégémonie patriarcale qui s’inscrit très tôt sournoisement dans les esprits. Les images auxquelles nous sommes confronté.e.s, les fictions que nous fréquentons donnent forme à notre imaginaire. Elles peuvent élargir notre horizon et nous révéler à nous-mêmes, comme elle peuvent poser des barrières invisibles et nous enfermer à nos corps défendants dans des cadres normatifs. Ma réaction face à cette scène du Grand Bleu en est la preuve.

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Le Grand amour de Jacques… © Gaumont

Si j’ai oublié la date de cet événement, le choc constitué par cette heureuse surprise ne m’a lui jamais quitté. Il m’a souvent rappelé à quel point les images pouvaient conditionner notre façon de nous projeter dans le réel. A quel point briser la force de conditionnements alimentés par les représentations était aussi un travail permanent. Cela paraît simple et évident en théorie, mais beaucoup moins en pratique. Quelle que soit notre identité sexuelle, quel que soit le genre dans lequel nous nous reconnaissons ou pas, quel que soit notre tempérament, nous nous construisons en tension avec des normes dont notre éloignement peut générer de la honte. Et si j’aime tant le cinéma, c’est parce qu’il a su – alors même qu’il pouvait simultanément renforcer certaines normes rétrogrades ou conservatrices – me proposer aussi tant de contre-modèles qui m’ont permis et m’aident encore à devenir moi-même.

Bien plus tard, en revoyant Le Grand Bleu, je serai déstabilisée par la dimension mortifère du film et par le choix final de Jacques : rejoindre le dauphin dans les fonds marins, préférer le suicide plutôt que d’affronter la grossesse de Johanna… Un problème parmi d’autres dans un film mystique et tentaculaire. Mais ça, c’est une autre histoire…

Le Grand Bleu. Un film de Luc Besson. Avec : Jean-Marc Barr, Jean Reno, Rosanna Arquette… Production : Les Films du loup, Gaumont International, Weintraub Entertainment Group. Durée : 2h43. Sortie France : 11 mai 1988. // Photo en Une : Jean-Marc Barr et Rosanna Arquette © REX FEATURES/SIPA. Photos Grenier à sel : https://www.cinemagrenierasel.com/ L

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sente bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle se prend une claque avec The X-Files, puis voue un culte toujours actif à Buffy The Vampire Slayer. Rompue aux projets alternatifs et indé (Critikat, Clap!), elle croit fermement en la nécessité de voix différentes et plurielles pour penser la fiction et donc mieux penser le monde. Incurable idéaliste, elle croit aussi en l'avenir (quelle folle idée!) et passe donc beaucoup de temps à enseigner, du collège à l'université, en lettres modernes et études cinématographiques. Parfois elle dort un peu, participe à des podcasts, écrit, invente des festivals, participe à des comités de sélection, voyage...

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