Cannes 2019

Si chouette Perdrix

Pour son originalité, son honnêteté dans la représentation des femmes mais aussi pour sa manière de s’affranchir des canons du film d’auteur, Perdrix nous a tout simplement transportés.

« J’avais l’impression qu’on trouvait quelque chose quand on avait peur de ce qu’on faisait » confie Erwan Le Duc. Au vu des premières images de Perdrix, on avoue pourtant avoir cru à un énième film rock et décalé à la décoration vintage et à l’esprit crypto-Nouvelle Vague reposant sur un casting cinq étoiles. Fanny Ardant y joue en effet la matriarche de la famille Perdrix, une veuve à la voix suave qui surplombe le film de sa classe sans effort. Chroniqueuse dans une émission de radio libre sentimentale à la structure disons intimiste et excentrique, elle fait office d’étoile au-dessus de la cime des sapins des Vosges où se déroule l’histoire.

Alors qu’il jouissait d’un quotidien tranquille et sans espoir, engoncé dans son sens du devoir envers sa famille, le mélancolique capitaine de gendarmerie Pierre Perdrix voit son existence bouleversée par l’insolente et déterminée Juliette Webb. Juliette débarque en effet un jour au commissariat pour déclarer le vol de sa voiture. Elle découvrira qu’elle a été victime d’un groupuscule de nudistes zadistes qui prônent le dépouillement du superflu comme idéal politique de société. Or Juliette consigne le moindre détail de sa vie dans des carnets depuis qu’elle est en âge d’écrire. Et tous les carnets se trouvaient dans sa voiture. Elle a donc perdu avec elle toute l’essence de son identité. Justement ça tombe bien, car Pierre de son côté n’a jamais eu l’occasion de savoir qui il était en dehors d’un père de substitution et d’une personne éteinte mais fiable.

L’absurde flirte avec la mélancolie dans ce film animé par la volonté de raconter le bouleversement de la rencontre amoureuse qui fait réévaluer les priorités du jour au lendemain.

Swann Arlaud (Pierre Perdrix) et Maud Wyler (Juliette Web) © Pyramide Distribution

Si on sent des filiations et des références (notamment dans la musique qui fait un poil almanach du bon goût), et si le film raconte quelque chose de la désuétude, il incarne en tant qu’objet le propos qu’il défend, à savoir que la prise de risque et le changement sont nécessaires à l’expérience de la vie. On ne retrouve en effet aucune référence écrasante qui viendrait limiter la portée émotionnelle. Comme l’a joliment exprimé Nicolas Maury, qui incarne le frère dépendant de Pierre Perdrix et qui a été surpris par la forme finale du film, il y a quelque chose de l’ordre du génie dans le fait de fabriquer (générer) du nouveau à partir de rien. Et Perdrix a su se libérer des canons et des poncifs du premier film d’auteur pour s’inventer lui même.

On relève également la prestation magnifique, quoique tout aussi discrète que le film lui-même, de Swann Arlaud et Maud Wyler. Wyler incarne une Juliette Webb terrestre et malaimable, et non pas restreinte auu fantasme de Manic Pixie Dream Girl torturée mais gravure de mode qu’on retrouve souvent. On ne sait pas si Le Duc a réfléchi précisément à la représentation des femmes ou si c’est sa manière spontanée de filmer la femme dans la relation amoureuse. Mais on a affaire avec Juliette et Pierre à deux personnes qui n’ont pas peur d’être égales. Alors certes, Pierre Perdrix reste une homme avec la fragilité qui va avec la fonction, et il faut donc « lui laisser croire qu’il sert à protéger ». Mais c’est raconté avec une telle pudeur et une telle tendresse. Une telle honnêteté. De plus, la légèreté incarnée à l’écran n’a pu naître que grâce à un travail précis et méthodique. On est loin du naturalisme pris sur le vif. Il a fallu tester, rater, se faire peur, tester encore, fixer et sauter dans le vide. L’ostentation de la performance est loin aussi. On respire, on sourit, et on ressort transportés par l’envol de la Perdrix.

Perdrix. Un film de Erwan Le Duc. Avec Swann Arlaud, Fanny Ardant, Maud Wyler, Nicolas Maury… Durée : 1h42. Sélection : La Quinzaine des Réalisateurs. Sortie France : 14 août 2019. Photo en Une : ©Pyramide Distribution

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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