Small Axe Steve McQueen
Cinéma

SMALL AXE : objet radical non identifié


Après le mitigé Widows, où on a senti le réalisateur anglais peu inspiré, Steve McQueen prouve ses capacités de renouvellement dans un format nouveau pour lui et pour à peu près tout le monde, présenté tantôt comme un ensemble de cinq films, tantôt comme une mini-série. Grâce à sa forme hybride et libre, Small Axe répond à une envie qui hante McQueen depuis onze ans : rendre visible l’histoire tourmentée de la diaspora afro-caribéenne qui compose en partie la communauté noire anglaise.


Il a tout d’abord fallu trouver des producteurs assez fous pour permettre l’existence de cette œuvre très personnelle. La communauté noire britannique a toujours existé mais, forcée de vivre en marge, sa visibilité est restée quasi  nulle jusqu’à présent. Comme à l’accoutumée avec ce genre de projet explosif, le processus de création a été long et semé d’embûches. Paradoxalement, la sérénité a toujours régné dans l’esprit du réalisateur. Comme s’il était convaincu que cette œuvre était inévitable pour la société britannique qui n’a jamais abordé ces faits de société. Cette série de films se devait d’exister et peu importait le temps nécessaire. L’alliance entre la BBC et Amazon a d’ailleurs été importante sur le volet financier mais sans qu’on ressente une quelconque intervention de ces géants des médias sur la nature subversive de Small Axe


Hommage aux soldats inconnus

Steve McQueen aborde des histoires méconnues même pour les concernés. Ses intentions semblent évidentes : exposer la persécution systémique du gouvernement anglais envers la communauté noire anglaise à travers des morceaux d’histoire savamment choisis qui se répondent entre eux. McQueen aurait pu s’attarder sur des faits divers connus de tous en Angleterre, mais il a préféré créer un mémorial pour des vétérans noirs qui ont lutté avec ardeur contre le racisme et rendre également hommage à des inconnus dont les actions ponctuelles ont permis de bousculer une institution obnubilée par le contrôle.

Small-Axe-Mangrove
Letitia Wright dans le segment « Mangrove » © Des Willie / Amazon Studios

La formule de Small Axe est simple mais brutale : exposer plusieurs corps d’État comme la Justice, l’Education et bien évidemment les Forces de l’ordre. Le réalisateur de 12 Years A Slave nous montre ainsi avec force que les maux bien imprégnés dans la société ne datent pas d’hier. Le style minimaliste de Steve McQueen est toujours présent, mais cette fois-ci son désir est de mettre en lumière les fêlures des personnages pour mieux les décortiquer. Une certaine émotion romanesque anime aussi les combats des protagonistes. L’angle introspectif choisi pour Small Axe permet d’ausculter avec pudeur des bouleversements intimes quand la survie des personnages ne tient qu’à leurs actions. Small Axe devient une sorte de témoignage pour les minorités vivant tant bien que mal dans un système créé pour étouffer les plus défavorisés. Beaucoup diront que McQueen a sûrement édulcoré sa formule mais il est difficile de lui en vouloir. Prenons l’exemple de Leroy Logan dans le segment un peu plus convenu Red, White and Blue. Bien sous tous rapports, le jeune et idéaliste Leroy pense faire le ménage dans la police locale grâce à sa détermination sans faille. Sa naïveté se fracassera contre l’inertie présente à tous les étages dans la police. Le réalisateur oscarisé ne s’interdit pas de montrer avec une candeur désarmante que les personnages, avec toutes les bonnes intentions du monde, sont chamboulés dans leur certitude jusqu’à la prise de conscience inévitable que, dans ce monde, tout est fait pour les condamner à une invisibilisation permanente. Cet exemple parmi tant d’autres est représentatif des cinq segments de Small Axe

Très pessimiste dans le ton mais d’une justesse absolument indiscutable, cette série de films est faite surtout pour rappeler la nécessité d’être lucide quand il faut s’atteler à dénoncer le racisme.


L’obsession du crucifix

Le point fort de Small Axe est sa réalisation impeccable. Connu pour son style radical, Steve McQueen s’autorise (enfin) à mettre en avant des bribes de souvenirs personnels enfouis dans sa mémoire, qui jaillissent au travers d’une vision forcément percutante. C’est le raisonnement d’un homme noir ayant affronté toutes les souffrances possibles dans ce pays. Quel que soit le choix de plan, large et resserré, chaque décision sous-tend un propos politique. 

Les plans larges du quartier de Notting Hill, devenu un haut-lieu gentrifié jusqu’à la caricature depuis plusieurs décennies, permettent de constater que cet endroit bien connu de la capitale anglaise pour ses loyers records est d’abord un quartier afro-caribéen avec un fort ancrage militant. Les plans serrés, quant à eux, servent à mettre en avant la culture noire britannique : les plats caribéens omniprésents dans les cinq films mais aussi les coiffures emblématiques de la lutte contre l’oppression raciste. Steve McQueen souhaite avant tout montrer au travers d’exemples précis que la lutte est aussi une affaire de symboles. La croix de Jésus est ainsi captée plusieurs fois tout au long des cinq films. Mais le réalisateur nous laisse seuls face à plusieurs questions. A-t-il choisi de s’attarder sur les nombreuses croix pour montrer que l’Eglise a un rôle non négligeable dans l’oppression des minorités ? La foi est-elle au contraire une valeur refuge face à toutes les inégalités ? Il semble qu’il veuille dire les deux choses en même temps. La foi reste un moyen de résister mais sans oublier le passé esclavagiste de la Grande-Bretagne entériné par l’Église anglicane.


La déflagration Lovers Rock

Ça commence par l’installation sommaire de matériel sonore tout dans la joie. Les organisateurs de la soirée sont certains que ce moment sera mémorable. La caméra se promène un peu partout dans une immense maison. On enchaîne les allers-retours avec le salon d’abord vide, au contraire de la cuisine où on s’attelle à préparer des plats. On salive d’avance sur les gros plans d’épices prêtes à traverser l’écran en odorama.  Un dernier plan large boucle la découverte de l’installation sonore et confirme que nous avons affaire aux soirées Lovers Rock.

Ce genre de soirées, qui ont comme lieu de naissance la Jamaïque à la fin des années 60, ont été très à la mode au sein de la communauté noire britannique au tout début des années 80. Comme le titre l’indique, le thème principal des morceaux partagés pendant ces soirées est l’amour, malgré quelques moments disruptifs sur la dénonciation des violences policières ou les injustices du quotidien. On a quand même la sensation d’être toujours dans les années 70. La confusion règne pour le plus grand plaisir des spectateurs. Le segment Lovers Rock, le plus court des cinq, rappelle le côté exubérant du réalisateur, tel qu’on a pu le découvrir dans un plan-séquence légendaire d’une vingtaine de minutes dans Hunger, son premier long métrage. L’envie de retrouver ce cinéma d’ambiance qui a fait sa légende commençait à le démanger. Steve McQueen lâche les chevaux et fait de Lovers Rock un chef-d’œuvre absolu.

Michale Ward et Amarah-Jae St Aubyn dans « Lovers Rock » ©Amazon Studios

Exit la finesse du storytelling ou la profondeur des personnages, cette fois-ci, tout repose sur un salon minuscule mais rempli d’énergie et bien évidemment sur la bande-son, maillon essentiel de ce format court et intensif. Plans serrés au possible, insistance sur les regards des nombreux protagonistes de cette fête endiablée. Le choix du huis-clos exprime une sorte de suffocation due à l’ambiance explosive. Le plan des murs perlant de sueur l’exprime à la perfection. Il n’est pas permis de quitter la piste de danse. Spectateurs inclus. Nous resterons avec eux jusqu’à la fin. Ce formidable geste d’une heure s’annonce comme un répit dans les cinq épisodes où la souffrance est omniprésente, mais l’ambiance qui devient peu à peu insurrectionnelle est vite rattrapée par la réalité d’un monde où la violence règne en maître. Cette profonde exploration de la musique jamaïcaine mérite qu’on s’attarde un peu sur le reggae, genre musical le plus souvent caricaturé comme une ode aux substances illicites sans jamais prendre en compte le message révolté qui est son essence.


Soul Education

L’accès au savoir est un sujet maintes et maintes fois abordé dans de nombreuses fictions mais rarement sous l’angle choisi par McQueen qui attaque avec force le non-sens total des politiques éducatives. Education est sans aucun doute le segment le plus frontal de la série des cinq films. Il passe en revue une mission menée par le gouvernement britannique qui avait pour but de placer les jeunes défavorisés en difficulté dans des classes spécialisées. Lorsqu’on découvre l’envers du décor, on se rend vite compte que ces décisions décidées au plus haut de la hiérarchie de l’État sont en réalité un plan organisé d’abrutissement d’une génération toute entière. C’est avec l’aide précieuse de militants que les parents des enfants concernés vont peu à peu prendre conscience que ce plan existe bel et bien.  Cette décision de l’État avait pour essence des préjugés racistes bien ancrés et s’est transformée inévitablement en une machination condamnant définitivement des jeunes en difficulté en les privant de leur avenir. On ressent la rage de Steve McQueen à travers le combat d’une mère pour le futur de son fils. Le réalisateur capte cette histoire à peine croyable dans une ambiance lugubre. Le but est de nous mettre à la place du jeune Kingsley, joué par le prometteur Kenyah Sandy. Ressentir le malaise de cette situation, se demander comment on aurait réagi face à cette injustice… Les allers-retours terrifiants dans ce bus scolaire qui emprunte des routes mornes vers une école qui ressemble à un abattoir où on détruit les âmes à la chaîne sont là pour que le spectateur prenne conscience de cette hérésie qui a touché toute une génération sacrifiée par un programme insensé.

Small Axe détonne à tous les niveaux. Cette œuvre fera date pour sa forme unique qui mêle un long-métrage classique (Mangrove), une œuvre sensorielle et métaphysique (Lovers Rock) et des films distincts avec une ambition de mise en scène intacte mais rassemblés dans une collection qui fait penser à une série (Education et Red, White and Blue). Tout cela sans jamais perdre de sa substance. Cet objet non identifié opte pour un ton direct et vise juste. Steve McQueen nous livre ainsi son œuvre la plus intime sur un sujet qui le concerne directement et met de côté les jeux de sous-textes qu’on a pu voir dans ses précédents films. En effet, le Londonien avait plutôt l’habitude de prendre quelques distances pour mieux interroger le spectateur. On a pu le constater avec la réception de Shame chez la presse française qui avait engagé un débat interminable. Or le but affiché de Small Axe est de percuter les spectateurs, de les mettre mal à l’aise pour les engager dans une profonde réflexion. Cet hommage appuyé à la communauté noire britannique est une pleine réussite qui mérite tous les superlatifs tant la proposition est variée mais cohérente dans son objectif : ébranler le spectateur installé dans son confort. 


Small Axe, anthologie de cinq films réalisée par Steve McQueen, écrite par Steve McQueen, Alastair Siddons et Courttia Newland. Production : Amazon Studios, BBC, Lammas Park, Emu Films, Turbine Studios Limited. Chaîne d’origine : BBC One. Accessible en France sur la plateforme Salto à partir du 26 février 2021.

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