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Films

THE MOUNTAIN : UNE ODYSSEE AMERICAINE – Lobotomie & surréalisme

Après The Comedy (2012) et Entertainment (2015), Rick Alverson est de retour dans les salles obscures avec The Mountain : Une odyssée américaine, long métrage singulier sur fond de lobotomie. Dissection de cette œuvre surréaliste aussi fascinante que dérangeante.

Etats-Unis, dans les années 1950. Le Dr. Wallace Fiennes (Jeff Goldblum) emploie Andy (Tye Sheridan), jeune homme introverti, comme photographe pour documenter sa méthode de lobotomie de plus en plus controversée. Au fur et à mesure de leur expédition d’asile en asile, Andy, témoin de l’effritement de la carrière et de la vie du docteur, va peu à peu s’identifier aux patients. A leur arrivée dans une petite ville de montagne, berceau du mouvement New Age, Andy et Wallace font la rencontre d’un guérisseur français peu conventionnel (Denis Lavant) et de sa fille (Hannah Gross)…

En quelques plans seulement, Rick Alverson plonge le spectateur dans une ambiance surréaliste, minimaliste et très sophistiquée visuellement. L’utilisation de couleurs ternes, que l’on retrouve d’un plan à l’autre dans les décors, mais aussi dans les costumes des personnages, ainsi que le choix de plans fixes, donnent rapidement la sensation que les protagonistes sont prisonniers du cadre. Un monde dépeint comme monotone et neutre qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère aseptisée des instituts médicaux. Le tout est ponctué par de nombreux silences, ce qui n’allège en rien l’état malaisant dans lequel nous met le film. Un malaise palpable jusqu’à l’entrée véritable dans le vif du sujet, à savoir le périple des deux hommes de clinique en clinique pour « promouvoir » la pratique du Dr. Fiennes. Si ces actes chirurgicaux font froid dans le dos, il est encore plus dérangeant d’apprendre que cette pratique a véritablement existé, malgré des bases scientifiques faibles et largement contestables.

En effet, The Mountain : Une odyssée américaine est librement inspiré de la vie de l’Américain Walter Freeman, neurologue sans formation en chirurgie qui a pratiqué près de 3 500 lobotomies aux Etats-Unis. L’opération consistait à enfoncer des « pics à glaces » (appelés « orbitoclastes » dans le jargon chirurgical) au-dessus des yeux à coups de marteau dans le lobe frontal de chaque hémisphère cérébral. A l’époque, les asiles ne possédaient pour la plupart aucun anesthésiant, et le patient était donc rendu inconscient par un puissant électrochoc… Une opération lourde de conséquences, dont les malades en sortaient généralement apathiques, avec des modifications de comportements et une régression de l’intelligence plus ou moins importante.

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Denis Lavant. © Stray Dogs Distribution

Le réalisateur nous fait grâce (et on l’en remercie) de gros plans lors des opérations du Dr. Fiennes, mais notre imaginaire n’est pas en reste et l’envie de se cacher (protéger ?) les yeux est omniprésente. The Mountain : Une odyssée américaine vous prend corps… Et âme. Notre empathie pour les patients est largement stimulée par la présence du personnage d’Andy, qui se fait le double du spectateur dans le film. Armé de son appareil photo et souvent gêné de l’utiliser, il capture les visages des malades avant l’opération comme les pauses conquérantes du Dr. Fiennes en pleine lobotomie. A travers la vie du neurologue Walter Freeman, le réalisateur pointe du doigt « un certain type d’Américain, mû par un esprit d’entreprise […] un archétype, ancré dans la psyché américaine. Il était téméraire et visionnaire mais inconscient de toutes les implications de ses actes ». Un archétype ici remis en cause, et des plus actuels sous l’ère de Trump.

S’il s’étire un peu en longueur, The Mountain n’en reste pas moins une expérience des plus singulières. Quant à son casting, Rick Alverson fait un sans-faute : le charisme de Jeff Goldblum (Jurassic Park, La Vie Aquatique, Guardians of The Galaxy), la sensibilité de Tye Sheridan (The Tree of Life, Mud : Sur les rives du Mississippi), l’intensité d’Hannah Gross (Mindhunter, I Used to Be Darker) et l’aspect « performer » de Denis Lavant (Les Amants du Pont-Neuf, Holy Motors) sont ici largement utilisés à bon escient. Un Denis Lavant qui livre de plus un monologue habité lors d’une séquence captivante, en français, qui vaut définitivement le détour. Grâce à son scénario, sa mise en scène et ses personnages austères, Rick Alverson livre une oeuvre audacieuse et singulière qui, au générique final, se revêt d’une dimension politique aussi fascinante que dérangeante par son intemporalité.

The Mountain : Une odyssée américaine. Réalisé par Rick Alverson. Avec Jeff Goldblum, Tye Sheridan, Denis Lavant, Hannah Gross… Etats-Unis. 1h48. Genre : Drame. Distributeur : Stray Dogs Distribution. Sortie le 26 juin 2019.
Crédits Photo : © Stray Dogs Distribution.

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs et aux Clash, entres autres.

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