Marc-Hurtado-par-Julien-Beaunay
Musique et Cinéma

Frère et soeur de douleur : Marc Hurtado parle de cinéma, de Lydia Lunch et de My Lover the Killer

Deux documentaires récents se sont intéressés à Lydia Lunch, la grande prêtresse du rock qui grince et retourne tripes et cerveau : The War Is Never Over de Beth B et My Lover The Killer de Marc Hurtado. Égérie culte du mouvement no wave et sujet de cœur du cinema of transgression de Nick Zedd et Richard Kern, Lydia Lunch incarne un art entier, jusqu’au-boutiste, irisé de heurts personnels à exorciser. Que Lydia Lunch ait croisé le chemin d’un autre spécialiste de la douleur tel que Marc Hurtado relève presque de l’évidence, tellement les deux  artistes partagent la même volonté de sublimer et terrasser leurs démons à travers la performance artistique. 


A l’origine un album composé en commun, My Lover The Killer, devient, grâce à la caméra attentive de Marc Hurtado, un documentaire intimiste qui suit Lydia Lunch au plus prêt de son être, en ausculte les moindres recoins et traduit en images poétiques ses plus intimes pensées. Comme en plus, le film se double de la prise de conscience de l’histoire sordide et bien réelle qui a hanté la création du disque, nous nous trouvons devant une proposition unique, libre, enivrante, dans laquelle Lydia occupe tout l’espace et toutes nos pensées.


Les Julien(s) : Comment es-tu venu au cinéma ?

Marc Hurtado : Entre douze et quatorze ans, ma seule envie était de me tuer. Tous les jours, j’allais au balcon, et j’éprouvais l’envie de sauter et d’en finir. Je ne voyais aucune solution à mon désespoir, plutôt métaphysique que vraiment physique. Il y avait des problèmes chez moi, mais ils étaient surmontables. Seulement, se lancer dans des études comme on me le proposait, pour devenir ingénieur ou plombier, cela relevait pour moi d’un total désespoir. Je n’avais pas encore eu de révélation artistique. Paradoxalement, c’est mon bourreau qui m’a fait don de l’objet qui m’a sauvé, une caméra 8mm. Mon père m’a offert cette caméra avec laquelle j’ai commencé à m’auto-filmer. Je me suis enfermé dans les toilettes et j’ai braqué la caméra sur mon corps en y projetant tous les films qu’il avait réalisés de mon frère, Eric, et moi. J’y ai trouvé un grain, comme une texture qui ressemblait à de la peinture. J’étais très novice en cinéma, je n’y connaissais pas grand chose. J’ai tout de suite eu envie de composer de la musique, d’accompagner les images d’une bande sonore. Peu à peu les choses ont commencé à s’éclaircir par la projection même de mon être à travers l’œil de la caméra. Tout au long de ma vie, j’ai utilisé les techniques de l’auto-filmage, ce que l’on pourrait appeler maintenant le selfie. C’est un cinéma qui ne va pas plus loin que la distance de votre main, il circule du corps au corps, dans cette sorte d’espace où l’esprit prend sa revanche sur le corps qui nous semble toujours dominant. Ce qui m’intéressait là-dedans, c’était de me révéler et de sauver ma peau, c’est tout ce que je cherchais. 

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Lydia Lunch – avril 2019

Quelle a été ta première rencontre avec l’univers de Lydia Lunch ?

J’ai d’abord connu sa musique vers quinze ans. L’accroche a été immédiate. Sa voix était comme le cri de désespoir d’une poupée. D’ailleurs elle chantait une chanson (NdlR : au sein de Teenage Jesus & The Jerks) nommée Baby Doll, d’après le film d’Elia Kazan. J’avais l’impression de me reconnaître dans son grain de voix. Quand j’ai entendu ses cris, sa puissance désespérée, j’y ai senti comme une force magique qui donne du courage à l’autre, une forme d’espoir. Elle ne parlait que de choses noires. Comme la plupart du temps d’ailleurs, Lydia ne parle que de ses propres expériences, qui se révèlent toujours traumatisantes. La force créatrice de Lydia, c’est son traumatisme. Chez moi, c’est la même chose, sauf que je ne souhaitais pas en parler directement, mais m’y abreuver, faciliter une ouverture vers la source lumineuse que je recherchais. Le soleil, la chaleur, l’extase, on allait tous les deux chercher au fond de nous même cette sensation. Je me voyais en miroir, incarné dans cette chanteuse adolescente d’à peine un ou deux ans de plus que moi. Bien entendu, jamais je n’aurais imaginé travailler un jour avec cette fille dont j’achetais le moindre 45 tours et devant laquelle j’étais en admiration. 

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Marc Hurtado – septembre 2020 © Julien Savès

Puis arrive la rencontre réelle…

Je dois avant tout remonter dans les années 1976-77, époque à laquelle je reçois une série de claques musicales. Tout est arrivé en même temps, le monument bruitiste Suicide, la musique complètement folle de Throbbing Gristle, mélange de musique industrielle et de psychédélisme, ou encore Chrome à San Francisco. Et au milieu de tout cela, il y a la compilation culte de no wave No New York (NdlR : disque produit par Brian Eno, dans lequel quatre groupes partagent l’affiche, James Chance & The Contortions, Teenage Jesus & The Jerks avec Lydia Lunch, DNA et Mars). C’étaient de fortes références qui m’ont construit, des pôles aisément identifiables. Plus tard, dans les années 1992-93, je rencontre Lydia, grâce au musicien Mark Cunningham, l’un des fondateurs de Mars. Puis, en 1998, je l’invite à participer au disque Re-Up qui bénéficiait déjà des collaborations d’Alan Vega (Suicide) et Genesis P-Orridge (Throbbing Gristle, Psychic TV). En 2010, j’enregistre l’album Sniper avec Alan Vega, et j’ai cette idée depuis longtemps de concrétiser un duo entre Lydia et Alan. Je sais qu’ils se connaissent, notamment parce qu’Alan Vega et Martin Rev (NdlR : les deux fondent Suicide en 1970) furent ses premiers amis quand elle est arrivée à New York. Elle a tout de suite accepté et quelque chose d’incroyable s’est passé. J’ai commencé une tournée avec Alan, et un beau jour, on doit donner un concert à Lyon. Alan ne se sentait pas bien, il était gravement malade. Il me dit : “Je ne pourrai pas faire ce concert, pourquoi tu ne demandes pas à Lydia ?”. C’était assez saugrenu comme idée, mais j’ai quand même téléphoné à Lydia qui habitait Barcelone à ce moment-là, et elle me répond : “Oui, bien sûr, tu sais que je suis son double. Je me suis toujours sentie comme un homme dans un corps de femme, donc me retrouver dans la peau d’Alan Vega, c’est un réel plaisir.”. Du coup, pour ce premier concert de la tournée, Alan était encore vivant, mais entre-temps il est décédé… On a quand même continué la tournée. Ce n’était pas vraiment un hommage, mais plutôt une réinterprétation personnelle des morceaux composés avec Alan et de chansons de Suicide, réadaptées par Lydia. C’était avant tout un grand plaisir pour nous deux.

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Lydia Lunch

On sent une grande complicité entre vous.

Quelque chose m’a immédiatement touché chez elle, parce qu’on partageait la même souffrance. Je n’ai pas subi de traumatismes aussi puissants, mais depuis le temps qu’on travaille ensemble, on s’appelle souvent “brothers and sisters of pain”. Cela va même plus loin, on a aussi les mêmes douleurs physiques, dans les os par exemple. On a les mêmes nuits interrompues avec exactement les mêmes timings. (rires) On est reliés par une sorte de fil magique, une relation parfois amusante, mais en même temps très profonde. Cela fait longtemps qu’on s’est rendu compte que l’on a pas forcément besoin de se parler pour se comprendre, un petit peu comme si c’était ma sœur. Avec Eric, mon frère (NdlR : Eric Hurtado, binôme du groupe Étant Donnés), on a fait énormément de choses ensemble, mais on n’a jamais vraiment pris le temps de parler, on a plutôt créé et avancé à l’instinct. L’œuvre se construisait sans avoir besoin de s’arrêter à certains moments et de discuter ensemble, le chemin se traçait pendant que notre pied s’y posait.


Quelque chose m’a immédiatement touché chez elle, parce qu’on partageait la même souffrance.


Un autre point commun nous rapproche avec Lydia, cela a un rapport avec quelque chose qu’elle a écrit dans un livre. Cela dit en substance : “Cette douleur commune et toute cette merde, que l’on va extirper et que l’on va vous balancer à la gueule pour l’éternité et vous n’aurez plus qu’à la déguster.” C’est très violemment dit mais, en même temps, il y a comme une source blanche de lumière. Il y aussi de l’humour, Lydia a énormément d’humour. On le ressent dans ce film My Lover The Killer, elle est toujours dans cette extrême souffrance, dans cette extrémité de tout chose et pourtant, elle se montre hyper fragile, très à l’écoute des gens. Après un concert, alors que sur scène, elle est agressive et sûre d’elle, elle peut se sentir extrêmement mal ensuite, car elle doute. Est-ce que cela a marché auprès du public ? Tous les artistes sont un peu comme cela…

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Quelle est la genèse du film My Lover The Killer ?

L’envie première était de faire un album ensemble, vers 2012. Cet album s’est appelé ensuite My Lover The Killer. Plus tard, on a commencé la tournée que j’évoquais avec l’interprétation sur scène des chansons de Suicide et d’Alan Vega. Parce qu’on souhaitait lui rendre hommage suite à son décès, mais aussi parce que cela nous correspondait dans notre for intérieur. En plein milieu de cette tournée, j’ai eu envie de la filmer, de la faire parler. J’ai profité de l’intimité qui nous était offerte, puisque l’on mangeait et dormait partout ensemble, en tout bien tout honneur. (rires) On se retrouvait dans les pires galères comme dans les meilleurs endroits et être sur la route avec peu de moyens, dans une économie pauvre, nous a motivés dans l’exploration de l’autre. C’est un film qui s’est tourné rapidement et à la construction particulière, car l’histoire qui a amené à sa fabrication en est devenue partie intégrante, c’est-à-dire que le film s’élaborait au fur et à mesure que je découvrais la vérité cachée derrière l’album. On avait envie tous les deux de faire un film depuis longtemps, mais ce n’était pas prévu comme cela à l’origine.


Qu’est-ce qui fait dévier la trajectoire initialement prévue ?

C’est parce que j’ai pris conscience petit à petit de l’histoire qui se cachait derrière l’album que l’on a écrit ensemble, en 2012. Le premier morceau s’appelait “I’m sorry but I’m not”. Le titre est déjà révélateur d’une sorte de règlement de compte. On se doute qu’il y a quelque chose qui cloche. Il y est apparemment question d’un bonhomme qui a fait quelque chose de terrible à Lydia. Le deuxième titre “Ghost Town” correspond à un moment de sa vie où elle a dû s’échapper de New York car elle était sous l’emprise néfaste de quelqu’un. Cette personne dont elle parlait déjà dans le premier titre, c’est Johnny O’Kane, un homme dont elle était très amoureuse – ce qui est très rare chez Lydia Lunch. Cette personne est celle qui lui a fait le plus tourner la tête. Le problème est qu’il détenait en lui une violence inouïe. Cela pouvait sembler presque amusant au début, jeux sado-maso, on boit, on se drogue, on fait des choses folles, mais quand il commence à lui taper dessus, à devenir jaloux, c’est autre chose… “Ghost Town” raconte sa visite impromptue à Lydia Lunch, alors qu’il a réussi à trouver sa nouvelle adresse. La chanson s’ouvre sur ces paroles : “N’ouvre jamais la porte à celui qui y tape à 4h du matin. Soit il vient te dire que quelqu’un est mort, soit il vient pour te tuer”.  Apparemment, il venait pour la deuxième option. Elle doit de nouveau s’échapper de ce bonhomme qui va jusqu’à la piquer avec de l’héroïne dans son sommeil, alors qu’elle n’en a jamais pris. Pour la première fois, je lis le mot John, mais pas encore celui de Johnny O’Kane. Juste après l’enregistrement de ce titre, elle me dit qu’elle doit partir à Los Angeles pour un concert. On a stoppé l’enregistrement pendant quelques jours. Elle ne m’a pas parlé de Johnny O’Kane à ce moment-là. Elle m’a juste dit qu’il fallait que l’on trouve un nom de groupe. Elle m’envoie quelques propositions, parmi lesquelles figure My Lover The Killer. J’ai immédiatement choisi celui-là, instinctivement. Ce nom dégageait une force presque magique. Lydia est d’accord pour que l’on prenne ce nom, mais elle ne se doutait pas encore que quelque chose allait se passer…


Elle m’appelle le lendemain et m’explique qu’après le concert, elle avait donné rendez-vous à Johnny O’Kane à LA, pensant qu’il avait changé. Il avait fondé une famille, avec deux enfants, une compagne depuis plus de 20 ans et était devenu chef du syndicat des travaux de la métallurgie. Avant leur rendez-vous, il lui a envoyé un petit mot, une sorte de haïku traduit de façon un peu légère, le balayage d’un moment (“The Sweeping of a Moment”). Qu’est-ce que cela voulait bien dire ? On l’a su après. Quand il a dit à sa compagne, Michelle Stamper, qu’il allait voir Lydia Lunch, une grande bagarre a éclaté entre eux. La dispute est montée, jusqu’à ce que la compagne sorte dans le jardin, poursuivie par Johnny O’Kane qui lui a tiré deux balles dans la tête. Il est revenu chez lui, a téléphoné à la police et a avoué son meurtre. En attendant la police, il s’est tiré une balle dans la tête. C’était le jour de ses 55 ans. Après sa mort, une autre femme sortie de nulle part est apparue. Apparemment, elle partageait la vie de Johnny O’Kane et prétendait être sa femme, sans que personne ne le sache. Cette fameuse femme a réussi à récupérer tout l’argent et les cendres du défunt.

Toute cette histoire commence par une petite phrase écrite pour un album “I’m sorry but I’m not”, puis découle sur un texte de fiction écrit en lettres de sang et finit comme une prophétie. On s’est posé la question avec Lydia si on devait continuer. Lydia s’est dit qu’il fallait qu’elle règle ses comptes avec ce bonhomme. C’est par l’écriture, la poésie et la musique que l’on est arrivé définitivement à l’enterrer.

Quels sont les canaux de diffusion pour un film aussi farouchement indépendant dans sa démarche que dans sa confection, d’autant plus en cette période compliquée ?

J’espère pouvoir projeter My Lover The Killer dans quelques salles et festivals un peu partout dans le monde, accompagné d’un concert, quand les conditions le permettront, avec Lydia Lunch. Le film n’a été projeté que dans trois ou quatre festivals depuis sa sortie, à cause de la crise de la Covid-19, donc je préfère le laisser reprendre son envol à nouveau dans les salles quand tout rouvrira, avant de certainement le sortir plus tard en DVD. Pas de distribution en VOD gratuite ou payante envisagée, je suis très classique par rapport à tout cela. J’aime l’objet DVD même si je ne suis pas vraiment attiré par l’idée de voir un film sur une télévision et encore moins sur un écran d’ordinateur, rien ne vaut la projection d’un film en salle, c’est une expérience totalement magique et hypnotique.


Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès. Photo en Une © Julien Beaunay.
Remerciements à L’Etrange Festival et Estelle Lacaud.
Pour aller plus loin : Marc Hurtado facebookLydia Lunch bandcamp
Vie du film: L’Étrange Festival (Paris, France, 2020), Fifigrot (Toulouse, France, 2020), LUFF – Compétition officielle (Lausanne, Suisse, 2020), Festival Cinemed – Sélection documentaire (Montpellier, France, 2020)

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