Interviews

“La fin du monde et le début du nouveau monde” : Rencontre avec Philippe Lesage, réalisateur de Genèse

Genèse”, sixième long métrage du Canadien Philippe Lesage, explore le sentiment amoureux à l’heure des premiers émois adolescents. Charlotte, Guillaume et Félix : trois personnages liés les uns aux autres par une même quête de l’amour. A l’occasion de la sortie du film en France, nous avons rencontré son réalisateur.

Propos recueillis par Marie Ingouf

Vous êtes parti du documentaire pour vous diriger ensuite vers la fiction. Quel lien entretenez-vous avec les deux ?

Pour moi il n y a pas de distinction entre les deux : c’est du cinéma. J’ai fait du documentaire en sachant que j’allais passer à la fiction. J’ai étudié la littérature mais aussi le cinéma dans une école au Danemark. Dans mes jeunes années de cinéaste de sous-sol, je trainais un scénario et j’allais cogner à toutes les portes de toutes les boîtes de production. Je pense que je devais être trop passionné pour obtenir ce que je voulais vraiment, je faisais peur aux gens. J’étais très intense, je voulais tout de suite faire un long métrage. Après ça je me suis dit que la façon la moins coûteuse et la plus réaliste de faire du cinéma était de me lancer dans le documentaire. Ca a changé ma façon de faire du cinéma, la façon dont je pense le cinéma, dont je travaille avec les comédiens. C’est pas dit que je n’y retournerai pas. Mais ce que je trouvais frustrant dans le documentaire c’est que je suis quelqu’un qui a toujours écrit, alors l’écrivain en moi était un peu frustré. L’étape de l’écriture me manquait. Maintenant, je me sens plus satisfait.

Comment expliquez-vous le titre de Genèse ?

Je pourrais citer Léonard Cohen qui vient de notre patelin, à Montréal, et qui dit dans une de ses chansons : “Love is the only engine of survival”. Finalement, l’amour serait le seul moteur de notre vie, celui qui fait tourner la planète. Je suis un romantique réaliste, mais romantique quand même, et je m’évertue de croire en l’amour. Ca m’intéresse de voir à quel point les personnages du film se lancent dans l’amour sans se méfier, contrairement aux adultes qui parfois font des calculs.

Est-ce le fait que Charlotte et Guillaume ne se méfient pas qui les entraîne vers quelque chose de plus tragique ?

En même temps, j’ai l’impression qu’ils vont se relever. Ne serait-ce que parce qu’ils sont là l’un pour l’autre. C’est déjà pas mal.

Comment avez-vous choisi Noée Abita et Théodore Pellerin pour jouer Charlotte et Guillaume ?

J’étais un peu désespéré, la comédienne qui devait jouer Charlotte s’était désistée. On allait commencer à tourner, on était en pleine pré-production, les répétitions avaient même déjà commencé. Et là, mon producteur qui avait vu Ava à Cannes m’a parlé de Noée. On lui a envoyé le scénario, on lui a fait passer une audition sur Skype, et puis elle a décidé de prendre l’avion, de venir au Québec où elle n’avait jamais mis les pieds et de faire un film avec ce cinéaste plus ou moins connu. Je suis très content, ça a été un bel accident. Quant à Théodore, je craignais un peu qu’il soit trop vieux pour le rôle, alors j’ai monté en âge le personnage de Guillaume. Au début je ne l’avais pas envisagé comme tel, même si j’avais complètement pensé à lui pendant que j’écrivais le scénario. Je lui ai dit, “écoute Théodore, arrête de t’entraîner”, parce qu’il allait beaucoup à la gym. Il ne fallait pas qu’il devienne trop colosse, mais qu’il reste filiforme, juvénile. Il se rasait deux fois par jour sur le plateau. Au final, ça aurait été la pire erreur de ma vie de ne pas lui donner le rôle. C’est un processus tellement stressant de s’occuper du casting, il suffit d’un mauvais casting pour que le film s’écroule. C’est impardonnable en fait. Mais si c’était à refaire, je reprendrais exactement les mêmes acteurs.

© Shellac

La dernière partie du film est comme une parenthèse dans le récit. Vous racontez l’histoire de Félix, un petit garçon qui tombe lui aussi amoureux dans un camp de vacances. Que signifie-t-elle ?

Je trouvais intéressant de revenir à une période où la question de la convoitise est plus ou moins absente. Où il n’est pas question de se demander si on va ramener quelqu’un le soir ou pas. Où il s’agit juste de se tenir la main. A cet âge-là, il y a un abîme entre le fait d’avoir 13 ou 16 ans, on ne vit pas du tout les choses de la même façon, surtout quand il est question de désir et d’amour. C’est la fin du monde et le début du nouveau monde. Je pense qu’après ça, on s’agite toute notre vie adulte pour retrouver cette puissance sentimentale.

Une des choses que j’explore est l’idée que la sexualité n’est pas quelque chose d’immuable, qu’elle est en mouvement. On essaie toujours de mettre les choses dans des petites catégories, mais au-delà des catégories, je pense qu’on évolue, on change, le désir se déplace, on voit le monde différemment, à différents moments de sa vie.

Il y a transformation. Alors pourquoi ne pas transformer mon film ? A la fin j’avais même l’impression qu’on était dans le documentaire. Et l’autre chose aussi, c’est que la façon dont on raconte les histoires est plutôt conventionnée. L’art de la narration n’a pas beaucoup évolué depuis les grecs. On accepte par exemple beaucoup plus facilement ce genre de digressions en littérature. On pourrait, par exemple, finir un roman très narratif par un poème tandis qu’on se le permet moins en cinéma – peut-être parce que c’est un art très coûteux, et peut-être aussi parce qu’on a plus de comptes à rendre. J’ai eu la liberté et le privilège de faire le film que j’avais envie de faire.

Cette fin permet au spectateur de se faire sa propre idée. On peut se dire, comme en musique, que c’est une coda, ou une variation sur un même thème, que c’est un autre film, un court métrage avec le thème de l’amour toujours présent. Que c’est une fantaisie, un fantasme de Guillaume et Charlotte, un rêve éveillé, un miroir, un dédoublement… Cette dernière histoire est dans la douceur, pas dans l’âpreté. Je ne voulais pas terminer mon film par un grand coup de poing dans le ventre du spectateur. Ni l’achever sur une note qui peut sembler pessimiste, alors que moi-même, je ne suis pas un pessimiste. Même si je me méfie beaucoup, effectivement, du fait de vieillir, d’être un adulte, et des adultes en général.

En effet, les rares figures qui incarnent le monde des adultes sont plutôt négatives. Pourquoi ?

Ces figures sont particulières. Elles essaient de casser les personnages, davantage que de les aider à s’épanouir. Même chose pour les garçons autour de Charlotte. Les garçons avec qui elle a des relations cherchent à la tirer vers le bas. C’est une critique des rapports humains. J’ai entendu certaines personnes dire à propos de Charlotte qu’elle était comme punie. Mais ce n’est pas moi qui cherche à la punir. J’ai l’impression que c’est le monde qui est un peu comme ça. L’illustrer, le montrer, je pense que c’est nécessaire.

© Shellac

De quoi vous êtes-vous inspiré pour écrire cette histoire ?

De choses qui me sont arrivées, ou qui sont arrivées à des gens très proches de moi. Je m’identifie autant aux trois personnages. Y compris à Charlotte, notamment par rapport à la période qu’elle traverse. Il y a pu y avoir des moments de ma vie où des choses comme ça se sont produites. Le fait de s’acharner dans des relations, des amours impossibles ou même imaginaires, d’être propulsé dans une espèce de désir très fort, de s’acharner. On se fait poser un lapin, on est triste, déçu. Mais quand la personne nous rappelle, on revient au rendez-vous, on a tout pardonné.

Le film est difficile à situer dans le temps. Etait-ce une volonté ?

Oui, c’est voulu, absolument. Je voulais me détacher d’un certain cinéma réaliste. Ce que je fais est plus impressionniste que réaliste. Je voulais me débarrasser des interfaces liées à la technologie présente, je ne voulais pas voir de réseaux sociaux. Tout ça m’ennuie. Et puis ça vieillit très mal à l’écran. Au-delà de ça, j’ai un peu horreur du discours générationnel. On voit toujours la prochaine génération comme celle qui apporte le mal, une génération apocalyptique, ça a toujours été comme ça. On peut entendre des millenials qu’ils sont toujours sur leur téléphone par exemple. Or je suis intéressé par ce qu’on a en commun, pas ce qui nous différencie. Et je pense que l’amour à 16 ans est vécu de la même façon quelles que soient les époques. D’où cette idée de vouloir traverser les époques, à travers la musique également.

La musique est très présente dans le film. Quel rôle joue-t-elle ?

La musique accompagne aussi beaucoup la vie de l’adolescent. Lorsque je parle des premiers sentiments comme étant très puissants, c’est pareil avec la musique que l’on découvre à cet âge. Quand on commence vraiment à écouter ce qu’on aime, on construit la trame sonore de sa propre vie. Si je fais un film sur l’adolescence, c’est évident que la musique doit avoir son importance. Elle a une vraie puissance émotionnelle. C’est aussi un âge où on commence à prendre du plaisir à mettre un peu de sel sur ses blessures et ses chagrins amoureux. En écoutant des lamentations, du Radiohead… Là j’ai choisi Tops, John Maus, Aldous Harding, et puis de la musique folklorique québécoise évidemment, qui est un peu en contre-point avec cette musique plus pop.

Quels sont vos projets pour la suite ?

J’ai déjà écrit mon prochain film. C’est sur le monde des adultes, mais vu à travers le regard d’un jeune de 16, 17 ans. C’est aussi le regard qu’il porte envers quelqu’un qu’il admire beaucoup. Le fait qu’il réalise que son idole est pleine de failles, de faiblesses. Je m’attaque aussi au mythe de la masculinité. Ce truc très présent, en Amérique, et encore au Québec, de l’homme très fier, très masculin, qui aime la chasse et la pêche et qui rêve de vivre reclus dans une cabane au Canada. Cette espèce de virilité un peu désuète. Mon prochain film parlera de cinéma, aussi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *