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Love, Simon : Moyen, donc bien

Une comédie moyenne traite de façon moyenne (mais juste) un sujet fort. Il faut récompenser le geste ! Love, Simon est un film plutôt réussi en ce qui concerne son thème principal, plutôt raté en ce qui concerne son thème secondaire.  

Que font les adolescents ? Ils tombent amoureux. Que fait donc Simon, le personnage principal d’une comédie adolescente américaine ? Évidemment, il tombe amoureux. Comme tout adolescent de cette classe américaine banlieusarde et plutôt aisée qu’on voit dans les films, Simon a des amis dont il est inséparable, une famille unie, et une scolarité tout à fait banale dans un lycée banal. Seulement, Simon est gay et ne l’a jamais dit à personne. Le film est l’histoire d’une confession publique (comme les aiment tant les Américains), de ce secret si difficile à faire passer du cœur aux lèvres et qu’il faudra pourtant bien avouer.

Scénario de la confession amoureuse plutôt simple, basique même, il aura pourtant fallu attendre 2018 et les efforts de Greg Berlanti pour qu’un grand studio présente une telle histoire au cinéma. Le film fait événement outre-Atlantique pour sa normalité, parce qu’il fait rentrer l’homosexualité dans le cadre mainstream de la comédie adolescente. Il est vrai que Love, Simon adopte un ton assez juste, ne fuyant pas son sujet, et évitant de traiter l’homosexualité comme une sympathique, et finalement tolérable, manière d’être. On pouvait s’attendre à mille maladresses, comme on en fait si bien dans nos grosses comédies françaises dès qu’elles abordent un sujet sensible, mais fort heureusement Simon ne devient pas homosexuel, ni n’expose cent pittoresques manières d’être gay. La force du film est dans sa franchise, dans sa capacité à aborder frontalement son problème principal, à savoir que le coming out est plus difficile à dire qu’à assumer.

Dire : nous y revenons. Pour Simon faire son coming out implique principalement une chose : affronter les regards. C’est donc assez naturellement qu’il se tourne vers l’anonymat d’Internet. Sur le forum à ragots de son lycée, il rencontre le mystérieux « Blue », un élève comme lui n’osant révéler son orientation sexuelle. Commence alors un flirt à l’abri des regards, un début d’histoire d’amour « épistolaire » (si tant est que le terme s’applique aux emails), menacé par l’odieux chantage d’un camarade prêt à tout révéler sur les réseaux sociaux, photos à l’appui. On touche là au second thème de Love, Simon, et au plus dérangeant. Que Simon ne sache comment dire son homosexualité (ou qu’il le fasse dans des scènes assez moyennes) cela se comprend, bien sûr. Que son homosexualité soit révélée sur les réseaux sociaux contre sa volonté, et qu’il en souffre, cela tient la route encore. Mais que le système malsain des réseaux sociaux, nouveau canal de l’humiliation publique, soit présenté au fond comme « un mal pour un bien » passe un peu plus difficilement.

Love, Simon © Twentieth Century Fox France

Après tout, n’est-ce pas, si un peu d’humiliation permet de crever l’abcès, pourquoi s’en priver ? Les gens ont le droit de savoir, d’ailleurs puisque ces gens-là se montrent si encourageants avec Simon, ils ont bien le droit de s’en mêler, dans un grand élan de solidarité. Allez, si tout le monde y met du sien, on va bien finir par trouver un amoureux à Simon (qui, au passage, n’a rien demandé) ! Utilisation perverse de l’effet de masse, qui transforme un système de flicage en plaque tournante des sentiments. En substance, et comme pour soutenir le thème principal du film, Greg Berlanti semble être un beau défenseur du droit de s’en mêler. Résultat, le moment le plus personnel de la vie de Simon (la romantique découverte de l’identité du mystérieux « Blue ») devient littéralement la Foire du Trône, avec grande roue, barbe à papa, live tweet, et cent lycéens venus assister bruyamment au baiser homo dont toute la cour de récré parlera pendant une semaine. Si votre coming out n’est pas un moment de gloire publique, alors il est raté.

Cela devient fatigant à la longue de voir les films américains régler les affaires intimes par leur exposition aux yeux du monde entier. Combien de fois n’a-t-on pas vu une histoire se dénouer, non pas au milieu de la foule, mais devant elle ? Combien de déclarations d’amour au micro, devant un parterre ébahi d’abord, puis conquis, et fou de joie enfin en voyant la belle embrasser le beau parleur ? Il semble que l’émotion d’un moment ne puisse qu’être décuplée par la présence d’inconnus acclamant la résolution d’un problème qui ne les regarde pas. C’est la différence entre le public et le spectateur. Le spectateur (seul) regarde et est regardé, il est complice silencieux, voyeur ; le public, lui, réagit, applaudit, siffle, juge, est intrusif. Dans leur déconcertante tradition puritaine, les Américains ont toujours laissé le public interférer dans le destin des personnages, comme si la société œuvrait à s’octroyer un droit de regard (pour sûr bienveillant…) sur les secrets de chacun, et par suite le droit de les en déposséder. Il est très louable que les grands studios abordent de nouveaux sujets, et leur effort doit être encouragé ; mais la seconde étape, tout aussi précieuse, doit laisser assez de liberté aux personnages pour qu’ils ne soient pas redevables de leurs secrets aux yeux de l’Amérique entière. C’est à ce prix que les choses changeront.

Ne jetons pas la pierre à Love, Simon, puisqu’il est un pionnier maladroit. Comme devant tout geste pionnier, on attend la suite, avec vigilance.

Réalisé par Greg Berlanti. Écrit par Isaac Aptaker et Elizabeth Berger, d’après le roman Moi, Simon, 16 ans, Homo Sapiens de Becky Albertalli. Avec Nick Robinson, Josh Duhamel, Jennifer Garner, Katherine Langford, Alexandra Shipp. 110 minutes. Distributeur :  Twentieth Century Fox France. Sortie le 27 juin 2018

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